Branle-bas de combat, la maisonnée entière se réveille. Au meurtre, à l'assassinat! La lumière vacillante d'une bougie éclaire des visages hagards et chiffonnés.
La grande sœur se redresse, retirant son bras des jambes de la pauvre enfant terrifiée. Son sang gorgé d'adrénaline tambourine dans ses tempes, et son cœur martèle un Wagner chaotique. Misère, elle se rend compte de son erreur. Elle est saine et sauve. Quelle cruche! Elle tente de plaquer un misérable sourire, désolé. L'air froid de la nuit glace son dos couvert de sueur.
Elle regarde à droite, à gauche, et croise les yeux d'Émile, ce démon. Mon Dieu, la canaille a tout compris! Il se régale de sa terreur, un rictus carnassier tord sa face.
Pour des prédateurs comme lui, la chasse fait partie du plaisir. L'exécution n'est alors qu'un orgasme terminal, un soulagement qui doit jaillir après une lutte intime, une mise à nu intégrale. Commencer par la possession de l'esprit du gibier avant celle de son corps. Dorénavant, il savait que son âme lui appartenait!
Voyons, ne faites pas cette tête, ne soyez pas déçu! A quoi vous attendiez-vous? A une scène monstrueuse, à regarder la petite Barnabette mourir dans d'atroces souffrances, hachée menue? Allons! Allons! Ne cachez pas votre désir sous un voile de fausse pudeur outragée. Nous sommes entre nous, vous pouvez l'avouer. Votre jardin secret regorge de ces fantasmes sombres que vous n'osez confier à personne, ces cadavres exquis. Soyez vrai avec moi et je le serai avec vous, entendu?
Tant d'autres ont fermé ce livre, sont partis sans un regard en arrière. Mais vous, vous êtes encore là. Est-ce du courage, de la sagesse ou de l'inconscience? Vous m'obligez à poursuivre cette histoire, à laisser Émile en liberté. Bien sûr, vous vous dites que si vous partez, d'autres resteront, prendront votre place. En voilà une belle excuse! N'est-ce pas le bon moment pour s'en aller, la petite Barnabette encore intacte, pure?
Soit. Continuons. Le gros Marcel s'inquiète de la petite avant de piger que c'est une fausse alerte. Encore! Il finit par grogner:
— Je ne sais pas c'qu'elle a, la petiote, mais faudra la faire dormir dans la grange si ça continue.
Et la mère Macarel, la tête ébouriffée de sommeil, ses gros seins qui pendent dans sa large robe de nuit, termine par jacter.
— T'as compris? T'arrêtes ta comédie ou tu vas pioncer avec les cochons.
Pauvre ange, seul dans cette presse. Les yeux embués, la peur se mêlant à la culpabilité. Elle sent le regard victorieux de son frère. Son frère? Non, un étranger, un voleur de lait, un pirate de nichons. Elle, isolée dans la grange? Autant l'attacher sur un hôtel, prête au sacrifice. Elle s'allonge à nouveau, ses joues roses et douces sillonnées de grosses larmes. Pauvre ange!
Elle a échappé au pire pour l'instant et Émile a eu ce qu'il voulait. Rien ne presse, il finira bien par la coincer. L'épuisement finit par la terrasser, pauvre petite. Elle plonge dans un sommeil envahi de cauchemars insensés. Sa sœur pose un bras sur ses jambes, un autre sur sa tête, un troisième sur son ventre. Des bras, des bras, encore des bras. Elle étouffe, prisonnière de ces étaux grouillant de doigts. Au-dessus d'elle, Emile rampe au plafond, la tête renversée, le cou tordu et le visage déformé d'une grimace immense, affamée! Comme un lézard, il glisse sur le plafond, ses grands yeux ouverts, des soucoupes noires qui la dévorent. Non, non, non! Cauchemar, peur, sueur... Je crois que vous avez bien compris.
Le lendemain matin, le jeudi, quelque chose a changé dans le comportement d'Emile. Il est moins menaçant, il lui fait même des petits sourires complices. Le soulagement est de courte durée, car à midi, lors du repas, la terrible nouvelle est annoncée. Deux jours!
Deux jours de terreur qui passent et nous voilà rendus au samedi. Disons un samedi de novembre, le froid servira de décor à la scène suivante. Le froid et le brouillard. Un brouillard épais, collant, qui insinue partout une humidité à vous glacer les os. Un brouillard apte à cacher tous les vices, à camoufler les pires crimes. Toute la famille est debout à 6 heures du matin, alors que la nuit plonge encore le village dans une intimité forcée. Ça y est, nous y sommes, le jour craint par Barnabette, le jour du festin pour Émile. Il y a la grande foire automnale à Sarlat, la ville voisine, et Marcel Macarel y descend pour son commerce. Bien sûr, les petits enfants ne peuvent pas venir.
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L'horrible histoire d'Emile Trapu
Terror🩸 Âmes sensibles, passez votre chemin... 🩸 Osez-vous plonger dans les abysses de la perversion humaine ? Jacques Sauveur vous chuchote à l'oreille l'histoire d'Emile Trapu, un enfant maudit dont le destin sanglant fera trembler votre âme. De sa na...