— Je vis peut-être loin de tout, mais je ne suis pas stupide, renchérit Philippa, un pli amer soulignant ses traits. J'ai beaucoup appris de mon père, dans les livres qu'il m'apporte, dans les récits des marchands de passage et des ambassadeurs étrangers. Mon père ne peut rien me refuser. Aussi, je sais à quoi ressemble le monde, même si je ne le verrai sans doute jamais de mes propres yeux. Et de ce que j'en connais, le monde extérieur au-delà de cette tour est bien plus mystérieux que nous trois réunis. Thélénios, toi et moi... Alors pourquoi avoir peur de nous ? Pourquoi le craindre, lui ? Thélénios me rend visite depuis des années. Sans lui, je serais plus ignorante qu'un nouveau-né.
Ce n'était pas tant la déclaration enflammée de la princesse-marchande qui jetait Laufey dans la plus grande confusion, que l'aura magnétique, sublime et effroyable, qui émanait d'elle. La jeune Nordique n'avait jamais eu l'honneur de rencontrer de tels êtres. Néanmoins, tout citoyen du royaume d'Arrath les connaissait. Ils régnaient sur les trois duchés comme sur la capitale en maîtres tout-puissants. Ils avaient fondé le royaume. Leur sang était sacré. Parmi eux ne naissaient que des hommes, jamais de femmes. Leurs yeux brillaient tels des joyaux.
— Vous... Que... Comment ?
Philippa Sforanza s'adoucit et détourna les feux de son regard. Laufey prit une profonde inspiration. Elle s'aperçut en tremblant qu'elle avait retenu sa respiration pendant beaucoup trop longtemps.
— Je ne suis pas la fille de mon père, soupira tristement l'apparition en clair de lune. Je l'ai appris très jeune... Le comte n'a jamais cessé de m'aimer et de me traiter comme sa propre fille. Il aimait ma mère. Je crois que, lorsqu'elle est morte en me donnant naissance, il lui a pardonné. J'ignore qui est mon géniteur, mais je sais ce que je suis. Une Sang royale.
Sang royal. Le nom avait été prononcé sans hésiter. Les dirigeants d'Arrath étaient tous des Sangs royaux, des hommes charismatiques aux yeux de fauve. Ils représentaient la plus haute instance du pouvoir, les incarnations divines de la royauté. Ils étaient avant tout des hommes, avec leurs désirs et leurs ambitions, la preuve en étant Philippa Sforanza elle-même, fruit d'une liaison illégitime entre un Sang royal et une princesse-marchande déjà mariée.
Laufey fit lentement le lien avec l'isolement total de la fille du comte, ses servantes aveugles – et probablement muettes de surcroît, le grand secret qui l'entourait : tout concordait. Mais comment y croire ? Une telle bâtarde ne pouvait pas exister, pour la simple et bonne raison que les lignées royales se trouvaient incapables de donner naissance à des filles depuis des siècles. La science n'y pouvait rien. La magie n'existait pas. La jeune femme qui se mouvait dans la chambre paraissait donc tout droit sortie d'un rêve.
— Je sais comment te convaincre.
Du sourire peint d'une innocente malice saillaient de petites dents pointues de carnassier. Laufey n'avait jamais été effrayée par son amie. À présent, sans pouvoir se l'expliquer, elle vacillait sur ses appuis, comme prête à fuir.
— Je savais que tu avais ce don. J'en ai rêvé... Montre-moi, s'il te plaît.
Sa raison lui hurlait de s'échapper. Pourtant, l'orfèvre déposa la copie de la clef dans la main tendue de la princesse-marchande. Elle n'avait pas peur de Philippa. Elle ne voulait pas insulter sa confiance après avoir été sa confidente pendant des mois. La terreur qui lui nouait les entrailles provenait de la certitude que la jeune femme connaissait tout de son talent caché.
— Tu as parfaitement mémorisé la clef, n'est-ce pas ? Tu as une bonne mémoire et tu comprends vite comment les choses fonctionnent. J'ai lu des théories au sujet de ce don. Mais je ne pensais pas en voir le résultat un jour. Tu es une enchanteresse. Une Deux-fois-née.
Laufey se raidit davantage – si c'était possible. Elle évoquait un piquet fiché dans le sol. Seule sa respiration hachée trahissait son statut d'être vivant.
— Tu es spéciale toi aussi, mon amie ! se réjouit Philippa en agitant la clef sous son nez. Oh, comme je suis contente que nous nous soyons trouvées, toi et moi !
Elle aurait voulu arguer que la magie n'existait que dans les contes. Que les magiciens Deux-fois-nés et les femmes de Sang royal ne peuplaient que des légendes désuètes. Les mots s'étranglèrent dans sa gorge. Son estomac se soulevait furieusement. Une terreur atavique la clouait sur place. Elle se demanda soudain où se trouvait la frontière entre humanité et monstruosité, car Philippa et elles seraient sans aucun doute jugées durement par la société si cette dernière connaissait leur secret respectif. Elles n'avaient pas leur place dans un monde qui refusait la possibilité de leur existence.
Sonnée par tout ce qu'impliquaient les révélations de son amie, Laufey peinait à reprendre pied dans la réalité. Son secret le mieux gardé venait d'être jeté à bas, dépouillé de tout mystère, comme s'il s'agissait d'une trivialité. Elle aurait pu se réjouir de voir avec quelle spontanéité Philippa l'acceptait tout entière. Elle se doutait de la nature de son talent caché depuis longtemps, mais l'entendre dire était autre chose. Son cœur se serrait à l'étouffer.
— Je ne resterai pas éternellement dans cette tour, ma chère et tendre amie, poursuivit l'impossible Sang royale sur un ton rêveur. Le temps est venu pour moi de voler de mes propres ailes. Thélénios et moi partiront bientôt. Ensemble. Je suis contente que tu sois venue me dire adieu. Tu me manqueras, Laufey de Glastan.
Les mots jaillirent enfin, vomis dans la précipitation et d'une voix si pitoyable que l'orfèvre aurait fait pâlir d'envie tous les mendiants de la ville.
— Je vous en prie... Philippa... Attendez-moi. S'il vous plaît, attendez la nuit prochaine. Je reviendrai avec un cadeau, un dernier présent, en l'honneur de notre amitié. Vous ne pouvez pas me refuser cette faveur après tout ce que j'ai fait pour vous. Promettez-moi !
VOUS LISEZ
L'Ange vert
FantasySaga des Etoiles. Laufey, jeune artisane aux doigts de fée et à la curiosité encombrante, vient d'arriver en la belle ville d'Orkiel. Seule ombre au tableau : le mystère local, celui de la Tour des Dames. Une tour en apparence abandonnée, située aux...
