Dans un silence seulement rompu par le ronronnement des machines au repos, les ouvriers patientaient le long des rangées d'établis. Le dos bien droit, le regard fixé sur un point invisible devant eux et la respiration contrôlée, ils formaient une ligne de vestes rapiécées, de chemises sales et de bottes de qualité, cirées pour l'occasion, tels des valets surpris en plein ménage. Ce qui était plus ou moins la vérité.
Les inspections officielles des ateliers se déroulaient une fois tous les six mois. Le comte lui-même les présidait, en compagnie de quelques notables et de princes-marchands invités pour l'occasion. Il ne manquait jamais une opportunité de vanter les mérites des manufactures qui faisaient autant sa renommée que sa fortune. S'il ne faisait pas également visiter les mines, aux confins de son comté et un peu trop proches des montagnes du Nord, c'était seulement parce que les longs voyages lui faisaient horreur. Le beau monde de l'aristocratie paradait devant les manufactures, chacun y allant de son petit commentaire. Parmi les femmes et les hommes que le chef Amos présentait galamment à son sire, personne n'avait encore remarqué la silhouette menue, plus petite que les autres d'une tête, qui fixait le sol avec un regard intense.
Il existait des règles dans le Royaume d'Arrath qui remontaient aux temps anciens de sa fondation. Des lois ancestrales que tout le monde, y compris les puissants, devaient suivre. Du haut de leurs trônes, les Sangs royaux détenaient le pouvoir suprême et tous s'inclinaient devant eux. Quatre lignées se partageaient le royaume : le roi siégeait à la capitale Ar'Tolie tandis que les trois autres branches régnaient sur les trois régions, Est, Nord et Sud en tant que ducs. Chaque duché était ensuite partagé entre comtés et baronnies, remis entre les mains de princes-marchands qui faisaient évoluer le paysage politique en fonction de leurs alliances. Puis venaient les femmes et hommes libres, les bourgeois, les artisans, les paysans et les soldats. Et enfin, les serfs, celles et ceux qui travaillaient pour régler des dettes, souvent jusqu'à leur mort et qui ne possédaient rien d'autre sinon leur nom. La société d'Arrath avait peu évolué aux cours des siècles. Chacun y connaissait sa place. Y compris Laufey.
Bien que ses pensées fussent à des lieues de l'inspection de routine, Laufey tâchait de faire bonne figure. Au bord des larmes depuis la veille, incapable de trouver le sommeil, elle avait la certitude que le temps lui était compté. Les heures fuyaient comme de l'eau entre ses doigts. Elle avait réussi à arracher à Philippa la promesse de l'attendre jusqu'à ce soir, mais elle n'avait toujours pas trouvé le moyen de la retenir. Si elle ne trouvait pas de solution d'ici la tombée de la nuit, elle n'osait en imaginer les conséquences.
Elle releva les yeux à l'instant où le comte s'approchait. Le sourire d'une gourmande arrogance sur le visage, Avitus Sforanza acquiesçait distraitement aux paroles de son chef d'ateliers, sa main agitant un éventail autant pour se rafraîchir que pour désigner tel ouvrier ou telle pièce de joaillerie à ses convives. Il était la seule personne capable d'aider sa fille sans éventer le secret de celle-ci.
Aux côtés du comte marchait un jeune homme aux traits angéliques, le visage encadré de mèches sombres, son costume émeraude parsemé de motifs floraux. Le marchand Thélénios. Les yeux gris de Laufey s'enflammèrent.
— Sire ! Votre Grâce !
Une voix claire et flûtée perça l'air. Laufey s'aperçut avec un temps de retard qu'il s'agissait de la sienne. Ne sachant pas où elle puisait cette audace, elle s'avança pour amorcer un geste vers le comte, prête à lui agripper la manche. La baguette de bois du maître d'œuvre lui cingla le bras. Elle réprima un cri et manqua s'écrouler. La douleur remonta vers son épaule jusqu'à noyer sa figure de larmes.
— Qu'est-ce qui vous prend, cadet ? Rentrez immédiatement dans le rang !
Monsieur Amos lui aboyait dessus devant ses collègues et toute la cour d'Orkiel. Si ses parents avaient été présents, sûrement auraient-ils fait une syncope. Laufey serra les dents et réintégra la ligne sous la désapprobation générale. Le prince-marchand lui avait à peine accordé un regard. Son attention avait glissé sur elle, sitôt que le chef d'ateliers l'avait rudoyé et il s'était détourné de la scène en retrouvant son sourire fat. Le regard de Thélénios en revanche la transperça de part en part. Un grand froid l'envahit.
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L'Ange vert
FantasíaSaga des Etoiles. Laufey, jeune artisane aux doigts de fée et à la curiosité encombrante, vient d'arriver en la belle ville d'Orkiel. Seule ombre au tableau : le mystère local, celui de la Tour des Dames. Une tour en apparence abandonnée, située aux...
