La peur au ventre, Laufey jaillit dans les jardins, pareille à un cheval dément et se laissa emporter par son élan. Surplombant les arbres de toute sa majestueuse hauteur, la Tour des Dames se découpait sur le clair de lune. L'ouvrage était un chef d'œuvre d'architecture, lequel, ce soir, avait toute la semblance d'un monstre de pierres, avide d'engloutir sa prisonnière. Le cœur de la jeune fille menaçait d'éclater. Le souffle court, elle redoubla d'efforts. La petite lueur, derrière les carreaux de la plus haute fenêtre de cette maudite tour, signifiait qu'il y avait encore de l'espoir. La princesse-marchande était encore dans sa chambre.
Le cri d'un garde – ou était-ce simplement celui d'une chouette ? – manqua la détourner de sa course éperdue. Les larmes aux yeux et le corps brûlant de fièvre, elle poursuivit sa route à en perdre haleine, les yeux rivés sur la tour. Il s'agissait de sa dernière chance d'empêcher l'impensable. Nulle part elle ne vit le fameux Thélénios ni ne ressentit son aura délétère. Ce dernier avait-il été alarmé par le changement d'attitude de l'orfèvre, ce qui l'avait poussé à agir plus promptement que prévu ? Cet ignoble menteur, cet enfant des enfers, ne devait pas être loin. Elle avait l'intime conviction qu'il ne laisserait pas s'échapper sa proie aussi facilement. Le comte ne pouvait pas aider. C'était à Laufey d'agir.
Une ombre éclipsa un instant l'éclat de la lune. Le froid mordit sa chair. Une sueur glacée dévala son échine. Elle releva instinctivement les yeux. Peinte sur le ciel d'encre piqué d'argent se dessinait une silhouette irréelle, semblant affranchie des entraves naturelles. Dans un corps indistinct et gigantesque brillaient deux yeux de feu. Un feu vert, cruel et empli de malice, qui ne provenait pas de cette terre. Le cœur de Laufey manqua un battement. Elle étouffa un cri de terreur en trébuchant. Sa tête percuta brutalement le sol. Sa conscience s'éteignit.
***
Laufey se redressa d'un bond. Elle inspira bruyamment, une migraine battant ses tempes, avant de regarder en tous sens autour d'elle. Il régnait une agitation fébrile et invisible dans les jardins. Le vent s'était levé. De lointains cris résonnaient dans la nuit. En contemplant le ciel, elle crut un instant y voir plus d'étoiles qu'avant sa chute. Combien de temps était-elle restée évanouie ? Faisant fi de la douleur, elle courut en boitillant jusqu'à la porte de service. La Tour des Dames baignait dans un silence oppressant. Elle grimpa les étages en oubliant d'être discrète et dérapa devant l'entrée de la chambre. Les portes étaient grandes ouvertes. Un souffle ténu de vent lui parvenait. Quelques chandelles éclairaient l'endroit, mais elle ne pouvait pas encore voir ce qu'il se passait à l'intérieur. Elle s'avança dans la lumière.
Elle vit d'abord le dos du comte, agité de soubresauts, alors que ce dernier était agenouillé sur le sol. Elle ne s'était pas attendue à le trouver ici. Elle avait par mégarde abordé le tabou entourant sa fille et son état préoccupant, mais il avait paru si peu réceptif qu'elle était surprise de le voir sur les lieux. De nouveau, l'angoisse lui sauta au visage. Combien de temps avait-elle perdu pendant sa perte de connaissance ? Un pas après l'autre, elle se rapprocha davantage. Elle aperçut la fenêtre entrouverte, le calme intact qui nimbait la chambre : rien ne paraissait avoir changé depuis la nuit dernière.
Reposant dans les bras de son père de substitution, Philippa Sforanza arborait un léger sourire, empreint d'une sereine plénitude. Ses yeux rouges dissimulés sous ses paupières closes, il n'y avait plus que ses cheveux roux pour faire écho à la mare de sang qui s'étalait autour d'elle. L'incarnat venait souiller la lactescence de la princesse-marchande. Son sourire faisait l'effet d'une insulte après toutes les souffrances qu'elle avait vécues. Enfin, le son parvint aux oreilles assourdies de Laufey. Le bruit terrible d'un homme qui pleure.
Dans un état second, Laufey contourna le comte. Il ne remarqua pas sa présence. Son pied buta contre un objet. Elle se pencha pour ramasser un poignard. À la vue de sa lame rougie, elle le lâcha précipitamment. Le comte ne réagit pas davantage au tintement du métal contre le dallage. Les yeux agrandis par l'horreur, elle respira fort, voulut se détourner de ce théâtre macabre mais ne fit que trébucher de plus belle. Les questions se bousculèrent sous son crâne. Le comte, ivre et fou de douleur, avait-il tué par mégarde sa fille ? Philippa s'était-elle ôtée la vie pour se libérer de sa prison, après avoir espéré en vain le retour de Thélénios ? Avait-elle vu, elle aussi, l'apparition dans le ciel, ou Laufey l'avait-elle rêvée sous l'emprise de la peur ?
C'était un cauchemar. Elle voulait se réveiller.
Elle capta un mouvement du coin de l'œil. Avec un sursaut, elle reconnut une plume. Une simple plume, qui se déposa délicatement sur le sol. Laufey tomba à genoux.
Vert absinthe était la plume.
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L'Ange vert
FantasySaga des Etoiles. Laufey, jeune artisane aux doigts de fée et à la curiosité encombrante, vient d'arriver en la belle ville d'Orkiel. Seule ombre au tableau : le mystère local, celui de la Tour des Dames. Une tour en apparence abandonnée, située aux...
