Nous y allons.
Pas de petits crochets aux mains et aux pieds cette fois, Charbon est pressé et Charbon est assez armé pour ouvrir sa propre artillerie, nous obéissons donc. On accroche des cordes pour descendre en rappel. J'ai peur que nous n'ayons pas assez de longueur mais c'est impossible de déterminer la profondeur exacte du gouffre : l'air nous enveloppe rapidement comme un brouillard sombre qui dépasse l'obscurité ordinaire. À peine sommes-nous descendus de deux mètres que nous sommes incapables de distinguer le sommet que nous venons pourtant de quitter.
La nuit nous enveloppe, le grondement nous oppresse et je suis sûr de sentir des courants d'air montants ou descendants le long de mon dos. Plus que jamais j'ai l'impression de descendre dans la gorge d'une créature plus monstrueuse encore que tout ce que j'ai déjà croisé jusqu'ici.
C'est le moment idéal pour fausser compagnie à Charbon. Évidemment, coincé entre ciel et terre dans un univers si opaque que seuls le mur métallique et la gravité indiquent la direction à prendre, ce n'est peut-être pas très malin de se débarrasser de son guide. Mais c'est justement cette obscurité surnaturelle qui me servira à m'échapper, et rien ne me garantit que je retrouverai les mêmes conditions quand nous serons en bas. Quant au guide, je n'ai qu'à en kidnapper un autre.
Charbon est suspendu entre Est et moi, sans doute pour mieux nous surveiller. J'attends que la jeune pirate soit descendue bien plus bas que lui – je me repère au bruit, impossible de la distinguer – et je me mets à traîner jusqu'à rester presque paralysé. Charbon me pousse à accélérer le mouvement tout en me menaçant de me jeter dans le vide si je continue à freiner. Pas de soucis : je prends mon élan et descends d'une traite les deux mètres et demi. Loin en dessous du rebelle, je chuchote dans le noir :
« On doit se débarrasser de lui.
— Comment ? me répond Est.
— J'ai un plan. Si je le fais tomber, tu me suivras ?
Malgré nos lampes je ne peux toujours pas distinguer son visage, à peine sa silhouette. La faible lueur de Charbon se rapproche. Est hésite longtemps avant de me répondre dans un souffle, au dernier moment :
— Ça marche. Chef. »
D'accord, quand j'ai parlé d'un plan, c'était sans doute un bien grand mot, mais que ce soit un plan ou une idée générale, l'essentiel c'est que ça fonctionne. Et à mon avis, lui sauter dessus alors qu'il croit nous tenir en respect tous les deux est un plan vague mais assez efficace pour qu'on s'y attarde.
Discrètement je fixe ma corde à mon baudrier – il ne faudrait pas que je tombe non plus. Charbon ne s'est pas attaché. Il tombera, et si j'ai de la chance il tombera de haut. Je ne me fie plus à ma vue pour le repérer, mais uniquement à mon ouïe, en tentant d'ignorer le grondement qui me broie la cervelle.
Il passe assez près de moi pour que je me lance. Du pied je prends appui contre le mur et je lui saute dessus, un saut d'une étrange apesanteur, suspendu à ma longe, retenant mon souffle pour qu'il ne m'entende pas, un geste que j'espère aussi irrésistiblement mortel qu'un jet de flèche...
Il n'y a personne sous mes doigts. La respiration que j'ai entendue il y a à peine quelques secondes a disparu, Charbon a disparu, ne laissant que le mur froid derrière lui. Avant que je comprenne ce qu'il fait, il ressurgit dans mon dos et me heurte violemment la tête d'un coup de pied.
Obnubilé par le mur, j'avais oublié que cette bataille se jouait en trois dimensions. Et j'avais oublié aussi que Charbon est un agent administratif. Autrement dit quelqu'un de dangereux. Ma tête sonne encore lorsque je sens le froid d'une lame contre ma gorge. J'entends un cliquetis derrière moi. Est a tenté quelque chose et j'ai assez gêné Charbon pour qu'il n'ait rien pu faire. Il lui dit :
VOUS LISEZ
Requête ultime
Ciencia FicciónDans un pays où tout est géré automatiquement par une Administration toute-puissante, le meilleur moyen d'avoir plus que son dû est de pirater cette Administration. Surrey et ses complices pensent être prêts à tout pour le casse du siècle dans les...
