Je t'écris...

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Je t'écris en sachant que tu ne me liras peut être pas. Et je t'écris. Je t'écris parce que je ne peux faire autrement et parce que tu es l'encre fugace de tous mes mots. Comme une subite aurore embrumée de câlins et de prières, te connaitre était une naissance. Je me souviens de nos premiers mots échangés, de la musique enchantée de ton affection, de l'intensité de l'Absolu dans tes yeux, de la couleur indéfinissable de la vie dans ta présence. Je me souviens des moindres détails et de la solitude de l'incertain dans ta voix. Je n'ai rien oublié, assurément rien.
Souvent, vois-tu, on noie son âme dans le vin pour oublier une ivresse passée et on enlace la lueur de la lune pour ne pas penser à la trahison d'une étoile. Pourtant on n'oublie ni l'ivresse ni l'étoile. On reste accroché comme à un sacrilège sacré et nécessaire. On n'oublie pas non parce qu'on est faible ou lâche mais parce que nul ne peut échapper au poids écrasant et salvateur de la Vérité et parce que certaines choses sont plus puissantes que la monarchie de l'oubli et plus évidentes que le mensonge et que toute illusion de force. Et puis quelle force ? Que signifie la force si, la nuit dans son lit, on se sent abandonné, seul et plus triste que le cœur d'un artiste ? Maintenant je sais qu'être fort n'est pas nier ses sentiments et ses maux mais admettre sa fragilité et oser dire « j'ai mal. Mon cœur est déchiré et mon âme égarée parce que j'ai aimé mais je pourrai vivre avec. »
L'amour est plus un état de défaillance qu'une force. Il faut l'avouer. Et ce n'est pas grave. Maintenant je sais que l'amour est un jeu perdu d'avance. On risque d'y perdre son sang, son cœur, sa certitude, sa désinvolture, sa solitude, sa liberté, son espoir, son assurance, sa confiance et sa douce indifférence. On risque d'y perdre tout ce qu'on possède et tout ce qui nous est cher sans penser aux suites d'un tel caprice. Aimer est un jeu perdu d'avance, certes. Mais qu'est-ce qu'il est indispensable ! L'amour est un mal exigé, un supplice majestueux, une descente féerique vers le gouffre de la désillusion. Maintenant je sais qu'il faut se réconcilier avec la douleur pour pouvoir enlacer la passion, sa sœur jumelle. Maintenant je sais tout cela et je sais que je ne pourrai plus te fuir. J'ai longtemps naufragé dans les feux de l'oubli. J'ai voulu te noyer dans ma mémoire comme une goutte d'amertume dans un verre de whisky. J'ai voulu te noyer mais tu remontais toujours à la surface de ma mémoire et de mon ivresse. Tu étais toujours là, avec moi, dans le souffle de mon âme, dans mes silences, dans mon orgueil qui refuse de te pardonner, dans ma réflexion et aux profondeurs de mes craintes d'enfant et de mes extases obscures.
Je t'ai tant aimé, tu sais. J'aurais voulu avoir le temps de te créer. Tu es parti avant l'heure de la délivrance dans mon imagination maternelle. Avec toi j'ai voulu être à la fois moi et une autre que moi, une autre qui serait moins volage, plus rassurante et plus digne de verser le vin dans tes baisers. Je voulais te donner mes chemises, mes doigts, mes mots, mes nuits, mes lèvres, mes bras, mes poèmes, mes stylos, mes veines, mes caresses, mon ivresse, mon sommeil, ma peau, ma volupté, ma couverture, ma guitare, ma voix, ma chère fidélité, mon café matinal et même ma liberté sauvage. J'aurais tout donné, tout fait, tout enduré, tout sacrifié... afin d'être assez céleste pour appartenir à la prière de tes désirs. Je voulais t'aimer comme tu devrais être aimé, avec toute la folie, la splendeur et les flammes qui puissent exister dans l'univers, dans la vie et dans l'éternité. Et pour toi, juste pour toi et pour l'enfance de tes sourires, j'ai désiré sculpter ton corps dans la nuit de mes déchirures et danser avec le démon de mon incertitude, rien que pour t'apaiser et pour embrasser Dieu au temple de ton bonheur.
Après toi, les caresses des passions étaient des lames enfoncées dans ma mémoire enflée de plaintes tel un œil prêt à jaillir de larmes. Cette mémoire assombrie et délicate dont tu étais l'horizon. L'amour que les autres éprouvaient pour moi m'était une souffrance, parce qu'il me rappelait l'amour que j'éprouvais pour toi et que tu as jeté derrière ton dos. Je revoyais ma déception dans les appels auxquels je ne répondais pas et ma détresse dans les « je t'aime » auxquels je ne pus répondre par « moi aussi » sans trahir la vérité. Les gens admiraient ma réussite. « Tu as du talent », « tu écris superbement », « tes poèmes sont magnifiques », « tu réussis à avoir les meilleures notes sans le moindre effort » me dit-on. Nul ne savait que j'étais juste une personne qui cache sa faillite et sa pauvreté par des achats excessifs et que tout ce que je fais est une tentative de me persuader que j'étais capable de suivre un rêve jusqu'au bout et de palper sa réalisation. Nul ne comprenait que tu es le papier larmoyant sur lequel j'ai écrit mes plus belles lignes et que tout ce que j'ai fait est pour toi, parce que tu étais en moi, couché dans le berceau de mes ambitions et de mes rêves. Personne ne savait qu'à mes propres yeux, je n'ai rien. Je n'ai rien parce que tu étais mon tout. Et parce que le vide que tu as laissé en moi est insurmontable. Rien ne me consolait. Ni l'ivresse ni les mensonges ni les envoûtements d'extase ne pouvaient me guérir de ton absence. J'étais la plaie de décembre dans les soleils d'été.
Grace à toi je suis où je suis. Tout ce qu'il y'a en moi de beau et de vrai est le fruit de ta sève. Ta blessure m'a brulée jusqu'aux os. Mais elle m'a libérée de la crainte et de l'inertie. Et c'est pourquoi non seulement je te remercie. Non, te remercier et te dire que je t'ai pas oublié et que je t'oublierai jamais est catastrophiquement insuffisant. Je t'écris aujourd'hui pour te dire que je t'aime encore. Je t'aime non d'un amour qui attend d'être béni et glorifié mais d'un amour libre, absolu et affranchi de ta réaction, et de la réaction du monde entier, d'un amour qui ne demande qu'être exprimé, tel un rayon de soleil enflammé lors d'une éclipse étincelante. Je t'aime parce que, sans le vouloir, tu m'as donnée une identité, une foi et une énergie vitale impérissable et infinie et parce qu'au-delà de la tendresse, de la compréhension et de la beauté tu m'as donnée assez de pastelle pour colorer les étoiles éparpillées.

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