Chapitre 9: Ton rêve, ou le mien?

14 1 1
                                    

Première position.Jambes tendues.Dos droit. Je sentais la musique me galvaniser. Mon âme s'imprégnait doucement de la musique. Le crescendo des notes s'emparait de mes sens.  Je ne voyais rien, rien à part une intense lumière. Je sentais chaque battement de mon coeur se synchroniser avec le tempo. 5,6,7,8...J'avais arrêté de compter les phrases de la chorégraphie. C'était la première fois. Je ne me l'étais jamais permis. Je transpirais. Je prenais de grandes respirations le plus discrètement possible.  J'enchainais les pirouettes sans interruption, j'offrais toutes mes forces à ma jambe de terre qui se nourrissait de l'énergie du sol à chaque plié. L'accélération de la musique me rappela que le final approchait. Plus qu'une diagonale. Une seule diagonale, courte, intense,magique. Quand j'arrivais au bout, je me perchis sur mes orteils, la tête haute et les bras en couronne. Je restai statique. Quand la mélodie se tut enfin, le charme fut rompu, et je me laissai délibérément tomber par terre, essayant de reprendre mon souffle. Mes articulations me faisaient mal, mes orteils comprimés par les chaussons souffraient le martyr. Mon chignon que j'avais soigneusement peaufiné n'étaient plus qu'un amas de noeuds. Mes joues étaient brûlantes de plaisir. Je m'emparais de ma bouteille d'eau, but une longue gorgée qui redonna vie à mes muscles douloureux. Peu à peu, ma respiration revint à la normale. Je sortais de ma transe à contre-coeur. J'aurais aimé que ce moment reste suspendu, que ce solo ne s'arrête jamais. Mais on se réveille toujours d'un songe, n'est-ce pas?

-Alors Eric, qu'est ce que tu en penses? Je ne suis pas allée assez loin dans mon cambré, ça s'est beaucoup vu? dis-je en me tournant vers mon frère assis contre le miroir.

-Fanny, c'était sublime! Je n'arrive pas à croire que tu ais autant progressé. Je suis fier de toi, vraiment. Si tu danses comme ça, pour les prochaines auditions, les chorégraphes vont tous tombés sous ton charme. clama Eric avec son enthousiasme inimitable.

-Ah ça je ne pense pas, je ne crois même pas que je serai encore à l'académie à la rentrée prochaine...Eric, tu ne te rends pas compte de ma situation. Grace à toi,  a Flora, a Marc, je pensais venir à bout de mon anorexie, mais à l'instant ou j'allais m'en sortir, on me placarde une insulte! Je n'ai rien fait à personne, et pourtant on s'acharne sur moi. Ce sera bientôt le tour des professeurs, et plus le temps passera, plus la carrière des autres décollera, et moi je serai probablement renvoyée. Je m'efforce de faire bonne impression, je m'entraine d'arrache pied, et tout tombe à l'eau à cause de quelques kilos en trop! Avant c'était toi qui me donnait la force d'avancer, et là je porte sur mes épaules ton rêve Eric! 

-C'est aussi TON rêve Fanny!Sans toi je n'aurais jamais dansé!Tu n'es pas seule, je suis là...

-Tu es mort, Eric, mort! Si ça se trouve ta présence n'est que le fruit de mon imagination, je suis certainement en train de parler tout seule là! Tu te rends compte de ce que ça m'a fait quand ce médecin s'est approché vers nous avec ce regard qui voulait tout dire? On n'a jamais pu faire ton deuil Eric, on n'a jamais su qui t'avait percuté, cette question me hante et me hantera toujours! A présent soit je réussis pour nous deux, soit j'échoue et j'anéantis ton rêve. criais-je les yeux embués de larmes.

Eric allait répliquer, mais disparut quand Marc fit irruption dans la salle.

-Fanny, j'ai quelque chose d'important à te dire...murmura-t-il en me prenant par les épaules.

-Pas maintenant Marc, j'ai besoin de me reposer, répondis-je en quittant la salle avant d'éclater en sanglots.

En courant à toute jambe pour rejoindre le dortoir je tombai sur Mme Glinda. M'efforçant de paraître naturelle, j'esquissai un léger sourire en lui disant bonjour. Mais mon jeu de comédienne ne berna pas sa perspicacité.

-Mlle White, nous devons discuter des horaires de répétitions, dit-elle en me faisant un clin d'oeil.

Je la suivais péniblement vers son bureau, qui était à son image: simple, épuré, mais chaleureux. En me proposant un verre de thé glacé,elle me prit de m'asseoir avant de déclarer:

-Fanny, je vois bien qu'il se passe quelque chose, tu es distante, un peu dans la lune même. Et pas la peine de me dire que c'est le stress ou je ne sais quelle autre excuse, ça ne marchera pas avec moi!

-Je vais bien Mme Glinda.....

-Ce n'est pas ce que l'infirmière m'a dit. Réponds moi franchement: as tu encore des troubles alimentaires?

- Je veux juste perdre du poids Madame! Sans votre influence je ne serai pas là aujourd'hui!Même les élèves se rendent compte que je fais tâche, et quoi que je fasse ce n'est jamais assez. Vous ne pouvez pas nier que le poids n'est pas un facteur important pour faire carrière dans le ballet! 

-Ma petite Fanny, de mon temps les compagnies étaient peut être très exigeantes, mais depuis les choses ont changé, les opinions également, et je peux te dire honnetement que ton poids n'est pas problématique. Et scientifiquement, ta taille est proportionnelle à ton poids,c 'est une excellente chose! Ne te tracasse pas pour quelques jaloux. Si tu me le demandes, j'interviendrais, mais je préfère te voir te défendre toute seule.

-Merci de prendre le temps de m'écouter Madame, mais je ne veux pas que votre soutien vous apporte des ennuis.

-Ne t'inquiète pas pour moi, allez file, tu as un cours il me semble!


Pendant ce temps, Marc, caché derrière la porte, écoutait la conversation en souriant.Fanny avait une allié de taille, et ça le rassurait.

Mon combatOù les histoires vivent. Découvrez maintenant