Petite histoire

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◆On raconte que dans une ville d'entre les villes, où l'on
enseignait toutes les sciences, vivait un jeune homme beau
et studieux.
◆ Bien que rien ne lui manquât, il était possédé du désir de
toujours apprendre d'avantage. Il lui fut un jour révélé,
grâce au récit d'un marchand voyageur, qu'il existait dans
un pays fort éloigné, un savant qui était l'homme le plus
saint de l'Islam et qui possédait à lui seul autant de
science, de sagesse et de vertu, que tous les savants du
siècle réunis. Malgré sa renommée, ce savant exerçait le
simple métier de forgeron, comme son père avant lui et son
grand-père avant son père.
◆Ayant entendu ces paroles, le jeune homme rentra chez
lui, prit ses sandales, sa besace et son bâton, et quitta la
ville et ses amis sur le champ. Il marcha pendant quarante
jours et quarante nuits. Enfin il arriva dans la ville du
forgeron.
Il alla directement au souk et se présenta à celui dont tous
les passants lui avaient indiqué la boutique. Il baisa le pan
de la robe du forgeron et se tint devant lui avec déférence.
Le forgeron qui était un homme d'âge au visage marqué par
la bénédiction
lui demanda : - Que désires-tu, mon fils ?
- Apprendre la science. répondit le jeune homme.
◆Pour toute réponse le forgeron lui mit dans les mains la
corde du soufflet de la forge et lui dit de tirer. Le nouveau
disciple répondit par l'obéissance et se mit aussitôt à tirer
et à relâcher la corde sans discontinuer, depuis le moment
de son arrivée jusqu'au coucher du soleil.
◆Le lendemain il s'acquitta du même travail, ainsi que les
jours suivants, pendant des semaines, pendant des mois et
ainsi toute une année, sans que personne dans la forge, ni
le maître, ni les nombreux disciples qui avaient chacun un
travail tout aussi rigoureux, ne lui adressât une seule fois la
parole, sans que personne ne se plaignît ou seulement
murmurât. Cinq années passèrent de la sorte.
◆Le disciple, un jour, se hasarda timidement à ouvrir la
bouche :
- Maître...
Le forgeron s'arrêta dans son travail. Tous les disciples, à
la limite de l'anxiété, firent de même. Dans le silence il se
tourna vers le jeune homme et demanda :
- Que veux-tu ? - La science !
Le forgeron dit : - Tire la corde !
◆Sans un mot de plus tout le monde reprit le travail. Cinq
autres années s'écoulèrent durant lesquelles, du matin au
soir, sans répit, le disciple tira la corde du soufflet, sans
que personne ne lui adressât la parole. Mais si quelqu'un
avait besoin d'être éclairé sur une question de n'importe
quel domaine, il lui était loisible d'écrire la demande et de la
présenter au Maître le matin en entrant dans la forge.
◆Le Maître ne lisait jamais l'écrit. S'il jetait le papier au feu,
c'est sans doute que la demande ne valait pas la réponse.
S'il plaçait le papier dans son turban, le disciple qui l'avait
présenté trouvait le soir la réponse du Maître écrite en
caractères d'or sur le mur de sa cellule. Lorsque dix années
furent écoulées, le forgeron s'approcha du jeune homme et
lui toucha l'épaule. Le jeune homme, pour la première fois
depuis des années, lâcha la corde du soufflet de forge. Une
grande joie descendit en lui.
◆Le Maître dit : - Mon fils, tu peux retourner vers ton pays
et ta demeure, avec toute la science du monde et de la vie
dans ton coeur. Car tout cela tu l'a acquis en acquérant la
vertu de la patience !
◆Et il lui donna le baiser de paix. Le disciple s'en retourna
illuminé dans son pays, au milieu de ses amis. Et il vit clair
dans la vie.

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