Où le Bretteur transforme une taverne en auberge

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L'étrange trio était installé à une table dans la salle déserte de la taverne du Taureau Sauvage. Le grand lustre sur lequel s'était suspendu le Bretteur balançait encore en grinçant. Un simple regard du Bretteur au petit patron replet suffit à lui faire garnir la table de pichets et de victuailles. Le jeune paysan ne pouvait s'empêcher de lancer des regards admiratifs à son voisin dès que celui-ci penchait la tête vers sa chope.

__ Vous... Vous êtes un vrai Bretteur comme dans les légendes ?

Il s'essuya la bouche d'un revers de main.

__ Je ne connais pas les légendes, mon quelque peu rustre ami, mais je puis t'affirmer que je suis un Bretteur, défenseur de la frontière, pourfendeur des créatures peuplant l'autre côté des Hauts Confins.

__ Et vous en avez tué beaucoup ?

__ À vrai dire aucune depuis que je suis Bretteur.

Le visage du paysan s'allongea. Il se demanda s'il avait vraiment trouvé la bonne personne pour se débarrasser de la créature.

__ Mais j'en ai occis plus d'une lors de ma formation.

__ Et a quoi ressemblent-elles ?

Le regard du Bretteur se perdit dans le vague.

__ A nos rêves, à nos pires cauchemars. Il faut croire qu'elles s'inspirent de nos propres peurs et de nos croyances pour s'incarner. Elles sont imprégnées de magie maléfique, elles sont nées de la magie et l'utilisent pour vous subjuguer les sens. À vrai dire elles sont une vision déformée et cruelle de la faune de notre monde. Et toi, à quoi ressemble ta créature ?

__ Peu de gens l'ont aperçu. Une jeune fille qui longeait le marais a dit avoir échappé de peu à un tentacule géant qui s'était enroulé autour de sa taille. Elle a réussi à lui échapper, mais a gardé des traces de brulures sur tout le torse. Un autre l'a sans doute aperçu, car lorsqu'il est revenu du marais, il avait perdu la tête et parlait sans arrêt d'une multitude d'yeux rouges qui le surveillaient.

Une dague apparut comme par magie dans la main du Bretteur. Il l'aiguisa pensivement sur une petite pierre.

__ Combien de victimes ?

__ Le marais est étendu et je n'ai visité que quatre villages, mais j'ai pu dénombrer une vingtaine de disparitions pour une demi-douzaine de corps.

__ Des marques particulières sur les victimes ?

__ Pour sûr. Tous ont été décapités. On n'en a retrouvé que la tête à chaque fois.

Le Bretteur posa les pieds sur la table et sortit une nouvelle dague qu'il se mit à aiguiser soigneusement.

__ Des traces, des empreintes ?

__ Non jamais, juste un peu d'herbe écrasée. Il n'y avait même pas de sang où on a découvert les victimes.

Les deux serveuses qui s'étaient réfugiées dans les cuisines pendant l'échauffourée s'affairaient dans la taverne, redressant les chaises et les tables.

Le Bretteur ôta son chapeau à larges bords. Ses cheveux longs et noirs étaient rassemblés en une queue de cheval.

__ Oh ! ça me revient, s'exclama le jeune homme. On a trouvé un corps intact. On a cru à une vraie noyade jusqu'à ce que l'on remarque des traces autour du cadavre. Comme des traces de luttes, des branches cassées, un arbuste déraciné et plus étrange encore, il y avait une petite flaque d'un liquide bleu qui dégageait de la lumière.

Le Bretteur se redressa d'un bond.

__ ça, c'est intéressant.

Son regard s'attarda sur le lustre qui se balançait toujours. Le barde avala une énorme bouchée de pain.

__ Les familiers invoqués par les mages ont le sang bleu, Bretteur.

__ Oui. Mais ceux issus de la magie positive, uniquement, il n'aurait donc pas pu commettre ces massacres. Il sourit au barde. Mais à qui ai-je l'honneur ? Barde qui manie aussi la magie.

Le barde se leva et salua.

__ Honnëtyr Brams de Hautebranche, pour vous servir et pour vous divertir. Mais je ne suis qu'un piètre magicien juste bon à exécuter quelques tours primitifs.

__ Ce n'est pas ce que je me suis laissé dire. Il caressait son médaillon. Et j'aurai grand besoin d'un compagnon qui maitrise les arcanes de la magie dans le périple qui nous attend.

Honnëtyr lui rendit son sourire.

__ Un Bretteur, une créature maléfique, des villageois terrorisés, en voilà un sujet pour une nouvelle chanson. Il se tourna vers la bourse épinglée à la porte. Et un peu d'argent dans les poches. Difficile de dire non.

__ Bien Messieurs. Il est temps d'aller nous reposer. Il enfila son chapeau et leva le bras. Aubergiste, une chambre pour mes compagnons et moi.

Le patron replet s'approcha en se tordant les mains.

__ C'est que je suis tavernier Monsieur, je n'ai point de chambre.

__ Tiens donc vous ne dormez pas! Vos serveuses non plus !

__ Elles sont déjà à deux dans la même chambre. Quant à moi je dors seul sous les combles depuis que je suis veuf.

__ Bien ! Mon état, voyez-vous, m'a quelque peu contraint au célibat et je ne puis donc dormir aux côtés de jouvencelles si avenantes. La chair est faible et qui sait ce qui peut se passer à la frontière des songes. Mais vous, veuf, personne ne vous reprochera de chercher le réconfort auprès de ces demoiselles.

Il se leva a congratula le nouvel aubergiste d'une tape sur l'épaule.

__ L'affaire est entendue. La bonne nuit !

Il gravit l'escalier menant aux combles sous l'oeil incrédule du petit homme. Le barde et le jeune homme échangèrent un regard hésitant puis le suivirent.

Le tavernier, resté seul et dépouillé de sa chambre, attrapa un balai en maugréant. Il se tourna vers les serveuses pour se défouler sur elle.

C'est alors que l'énorme lustre s'écrasa au sol dans un sinistre craquement.

Le Bretteur et la créature du marais.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant