Douleur, tais-toi

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- Chloë ? appelle Iannis. Tout va bien ?

Lorsque je relève les yeux vers lui, je me rends-compte que je pleure. Et que je tremble, également. Je n'ai toujours pas bougé depuis tout à l'heure. Combien de temps suis-je restée ainsi, perdue dans mes souvenirs ? Un frisson me parcourt l'échine, tandis que j'avale avec difficulté ma salive.

Le brun me regarde fixement, une lueur d'inquiétude perlant dans ses iris noirs.

- Je... J'ai seulement besoin d'être seule, dis-je faiblement.

Il n'a pas l'air rassuré pour autant. Il fronce les sourcils en s'approchant de moi, mais je me recule et place une main entre nous afin de le garder à distance.

Personne n'a le droit de me toucher. Plus personne.

- Est-ce que tu peux me laisser seule, juste quelques minutes ? le prié-je d'une voix tremblante. S'il-te-plaît ?

Ses épaules s'affaissent, et je m'attends à ce qu'il refuse, jusqu'à ce qu'il fasse demi-tour.

- Si quelque chose ne va pas, tu m'appelles, d'accord ? Je suis juste de l'autre côté de la porte.

- Tout ira bien.

Il est toujours sceptique. Mais il n'a plus à s'inquiéter, à présent. Tout ira parfaitement bien, d'ici quelques instants.

J'attends qu'il se soit éloigné pour ôter un à un mes vêtements. La température s'est refroidie, maintenant qu'il n'y a plus de nageurs, mais je m'en moque. L'eau est tiède, comme dans mon souvenir, et cela ravive un sourire sur mes lèvres gercées. L'espace d'un instant, je redeviens cette fillette innocente et joyeuse, croquant la vie à pleines dents.

Doucement, lentement, je plonge à nouveau dans le bassin qui m'a abritée durant des années. Les souvenirs remontent, ceux de mes premiers entraînements, mes compétitions, les rires partagés ici. Mais je les chasse immédiatement. Ils n'ont plus de raison d'être, depuis un an. Ils n'ont plus le droit de vivre en moi. On m'en a privé.

Les flashs joyeux font place à cette soirée de novembre, glaciale. La douleur est toujours présente, trop même, que ce soit dans ma tête, mon cœur ou mon corps. Après un an, elle ne s'est pas atténuée. Et je sais qu'elle ne s'en ira jamais.

Depuis combien de temps n'ai-je pas pu observer mon corps dans la glace, trop honteuse de voir ce que je suis devenue, après cette nuit-là ? Combien de fois me suis-je réveillée en pleine nuit, les joues ruisselantes de larmes, alors que je venais de revivre une énième fois ce souvenir douloureux ? Je ne peux plus supporter de vivre de cette manière, en ayant la sensation de n'être qu'un objet, de ne plus être moi-même.

La honte non plus ne s'en est jamais allée. Elle est restée, lorsque je suis rentrée chez moi. Elle était là lorsque je cachais mon corps, lorsque je n'osais me regarder dans la glace. Et même aujourd'hui, elle est toujours avec moi, me suivant comme mon ombre. « Mon corps » n'est en réalité plus le mien, à présent. Il me l'a pris de force, m'a salie. La gêne, la honte, m'empêchent de me nourrir, d'alimenter ce corps qui n'est maintenant plus le mien, qui ne mérite pas d'être en vie. La douleur, aussi. Je ne veux plus rien ressentir. Tout est devenu trop difficile.

Je n'ose pas parler, non plus. Je ne veux pas, car je m'en veux d'avoir été faible. De ne pas avoir su me défendre. Si j'avais crié à l'aide plus fort, aurait-ce fonctionné ? Quelqu'un m'aurait-il aidée ? Si j'avais eu des réflexes, aurais-je pu m'en sortir ? J'aurais pu le frapper à l'entre-jambe et m'enfuir, avant d'appeler quelqu'un. Mais j'ai été incapable de le faire, sur l'instant.

La faiblesse dont j'ai fait preuve, le fait de ne pas avoir pu empêcher ce type, dont je ne connais ni le nom, ni le visage, m'empêchent d'avouer ce qui m'était arrivé. Et puis, j'ai peur des remarques que l'on pourrait me faire.

« Il ne fallait pas se promener en pleine rue la nuit. »

« Comment est-ce que tu étais habillée ? »

« Tu ne sais pas qui il est ? On ne peut pas le retrouver. Affaire classée. »

« Il fallait se défendre. »

« Il était ivre, il ne savait pas ce qu'il faisait. »

« C'est un homme, après tout, il a des besoins. »

Ces remarques potentielles me font peur, me dégoûtent, même, et me révoltent. Je ne veux pas que l'on m'accuse à tord, alors que je suis innocente. Alors, dès le lendemain de cette agression, je me suis tue. J'ai tout arrêté, les sorties, les cours, du jour au lendemain, prétextant une maladie quelconque.

A vrai dire, ce n'était pas tout à fait tord. J'étais malade, et je le suis toujours. Je suis privée de mon corps, salie, souillée, honteuse.

Mais la douleur est toujours aussi forte. Chaque instant, je revoie une partie de la scène, qui se joue dans mon esprit, me hantant encore et toujours. Je ne vois que quelques bribes, seulement. Le traumatisme est trop fort pour que je me rappelle de tout. J'ai toujours aussi mal, mais je n'ose rien dire.

Cela dure depuis un an. Un an où je me suis cachée, où je n'ai pas osé sortir, où je n'ai rien dit à personne. Mais j'en ai assez, à présent. Assez de ne plus pouvoir être libre de mes mouvements, assez de savoir que mon corps a été donné contre mon gré à quelqu'un.

Les larmes roulent toujours en continu sur mes joues, mais je m'en moque.

Dans le bassin, je me laisse couler au fond de l'eau, tout doucement. C'est reposant, ce silence qui m'entoure. Cela m'avait manqué. Être sous l'eau, à retenir ma respiration, m'a manqué. Combien de secondes faudrait-il pour que je cesse de survivre, encore ? Je compte. Un, deux, trois.

Mon esprit s'embrouille, mes pensées s'affolent, mais je ne fais rien pour tenter de remonter à la surface.

Huit, neuf, dix.

Mes poumons me brûlent ; cette sensation, bien qu'horriblement douloureuse, m'est plus supportable que celle qui me hante habituellement.

Quinze, seize, dix-sept.

Les images de ce qui s'est passé, ce soir-là, repassent une dernière fois devant ma rétine, mêlées aux bulles qu'expulse ma bouche.

Vingt, vingt-et-un, vingt-deux.

Je revois, encore, les visages de mes camarades, de Iannis, mon ami de toujours.

Trente, trente-et-un.

J'en ai assez de luter.

Peut-être que si j'avais parlé, tout aurait changé. Peut-être aurais-je pu retrouver mon agresseur, peut-être aurais-je pu être aidée, afin d'aller mieux. Peut-être certains auraient-ils compris ce qui m'est arrivé. Mais j'en doute.

Dans notre société, on accuse encore la victime à la place du bourreau.

LES LARMES BLEUESDes histoires addictives. Découvrez maintenant