Iris d'acide

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- Voilà Radja, et son élève ! Poivre, vient vite, regarde là-bas !

Poivre, toujours derrière, accéléra douleureusement. Ses pieds à la peau très fine ne s'habituaient pas aux brûlures du sable exposé la journée entière au soleil. Il lui semblait marcher sur de la lave, et chaque pas lui coûtait un gémissement. 

- Je ne vois rien, maugréa Poivre, les yeux fatigués par la lumière blanche omniprésente. 

- C'est que tu regarde avec tes yeux. Ecoute, avec tes oreilles, Vois, avec ton coeur ! Ne sens-tu pas des présence qui approchent ? 

Au bout de quelques instants, deux silhouettes noires et dansantes dans l'air brûlant apparurent au loin. Poivre sembla même distinguer une main s'agiter dans le ciel, leur faisant signe. Des voix s'écriaient déjà: 

- Annoushka ! Mais c'est Annoushka !

Cette dernière s'écria à son tour: 

- Mai, Mai ! Radja ! Vielle amie ! Ah, comme tu as grandit Maïna !

Poivre qui n'aimait pas les retrouvailles, particulièrement celles avec des inconnues, s'immobilisa et patienta, les pieds en feu. Il lui semblait complètement injuste que la petite fille, de peut-être trois ans sa cadette, à dix pas d'elle, courrait déchaussées et parfaitement sereine dans les mottes ardentes, un grand sourire illuminant son visage rougie par l'effort. La petite en question, sauta dans les bras d'Annoushka, dans une danse multicolore d'étoffes et de foulards, enroulés autour de sa tête. La vieille femme derrière -plus vieille encore que l'Epouse rousse, n'était pas le moins du monde essoufflée. Un large foulard bleu pâle enveloppait sa tête fine et matte. Sa petite bouche sèche souriait, dévoilant une rangée de dents rondes et blanches:

- Eh bien, Annoushka, que nous apporte-tu là ! Moi qui t'avais entendu dire milles fois, au moins, que jamais, non jamais, la grande Annoushka du Désert d'Artan ne prendrait d'élève ! 

Elles partirent toute deux dans un rire satisfait. Puis en un silence amical, se touchèrent les mains et se palpèrent les avants-bras.  

- Tu vas bien, mon amie ! s'exclama Radja, les dents blanches resplendissant sous sa bouche brune et ridulée.

La vieille femme s'approcha de Poivre, alors qu'Annoushka répétait le rituel avec la petite Maina, qui elle aussi, possédait un petite bouche brune décorée de perles rondes et blanches. Radja saisit les mains de l'enfant, et lui frictionna les doigts, concentrée sur son labeur. Poivre, qui n'avait pas dit un mot, se sentait extrêmement gênée par ce brusque contact. Alors Radja entreprit de lui malaxer avec énergie les avants-bras, en glissant ses longs doigts secs sous les manches large de la tunique pourpre. Elle releva son regard jusqu'à lors fixé sur les doigts de Poivre, et ouvrit la bouche, stupéfaite. Un éclair venait de passer dans ses pupilles noires. Lui saisissant sans douceur le menton, elle le releva avec fermeté, elle approcha son visage si près que Poivre put sentir l'haleine de viande de la vieille femme s'étaler sur ses joues. L'enfant, après avoir soutenu son regard aussi longtemps qu'il le pouvait, dans un mélange d'indignité et d'inquiétude, détourna la tête et toussa. 

- Annoushka -la voix de Radja éraillée avait perdu toute trace de plaisanterie, répond à ma question: que nous amène-tu là

- Une fiancée de l'Epoux, dit Annoushka avec calme. 

- Je l'ai bien remarqué, vieille amie ! Ces tatouages dans la muqueuse ne peuvent tromper personne. 

La petite fille, du nom de Maina, s'étant approchée discrètement afin de voir à son tour les yeux bleus de l'énergumène, trébucha sur le sac d'Annoushka, posé à deux pas de Poivre. L'enfant rattrapa la petite fille au vol, et la redressa sur ses deux pieds. La petite Maina, émerveillée, posa ses mains potelées sur les joues de Poivre, et dit:

Les Enfants de MirabailleOù les histoires vivent. Découvrez maintenant