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Les secondes s'égrènent inexorablement, elles font des heures, certaines paraissent plus longues que d'autres, moi, j'ai l'impression que ça fait une éternité que je suis ici, alors qu'en réalité, ça ne fait seulement que 26 minutes, je viens de le voir sur ma montre. Les lumières blanches de la salle de cours me sont insupportables, elles sont trop vives, claires, ça me donne des maux de tête affreux. Comment d'écrire l'ennui d'un cours de maths ? Et puis de toute façon je ne comprenais rien, ça ne m'intéressait pas, le seul chiffre qui m'intéressait, c'est celui de la balance. Je décidais de fermer les yeux et de poser ma tête sur mes mains pour me reposer, mais la froideur de mes mains me fit me relever brusquement, c'était froid, trop froid à mon goût.

- Mademoiselle Adamcki, pouvez-vous répéter à toute la classe la réponse que viens de donner votre camarade? Vous êtes juste à côté et je crains que nous l'ayons mal entendue d'ici.
Je grognai intérieurement, cet énergumène se croyait donc vraiment drôle ?
-Non, dis-je.
Le professeur arqua un sourcil.
- Vous vous croyez drôle ? Allez-y, répétez
La connexion entre ma pensée et sa réplique me fit rigoler, si bien que quelques secondes plus tard, j'étais devant la porte de la salle, mais soudainement je ne rigolais plus, qu'allaient dire mes parents quand ils recevront le message qui leur dira que j'ai été exclue de cours ? Papa risque encore de crier, maman elle, ne dira rien. Elle ne dit jamais rien, papa l'a tué, rassurez-vous pas littéralement, mais de l'intérieur, il l'a tué au plus profond.
Je ne savais pas ce que je devais faire, j'étais perdue tout à coup, rien ne semblait plus avoir d'importance, je me sentais mal, une tristesse qu'on aurait dite infinie, j'avais mal au ventre, je voulais rentrer, je voulais être seule, pleurer. Soudain je pensais que, si je rentrais, ma mère aurait fait à manger et que si je ne mangeais rien, elle allait tout répéter à papa, et il crierait encore plus fort, et elle, elle se tairait encore plus. Maman elle semble toujours comme un animal terré, elle ne dit rien, baisse tout le temps les yeux et semble prête à chaque instant pour se protéger des coups, elle est passive, inactive à tout, elle ne peut rien pour moi alors elle pense que le dire à mon père lui permettra de m'aider. M'aider ? Non, il se contente de coups, et de paroles balancées à la figure, crachées, sans amour, juste de la haine. La seule chose que ma mère me dit c'est "Oh, Éléonore..", ces deux mots sont comme des lames de rasoir, ils blessent, ils dégoulinent de non-dit, d'échecs, de regrets. Je fus soudain bousculée par une fille que je ne connaissais pas, elle s'arrêta rapidement et me dit :
-Désolée c'est l'heure de manger alors...je...je me dépêche"
L'heure de manger ? Je regardai ma montre et m'aperçu que cela faisait une demi-heure que j'étais plantée là, au beau milieu du couloir, j'avais encore eu une absence, merde.
Je me mis à courir en direction de la sortie du lycée quand soudain j'entendis qu'on m'appelait :
-Éléonore ! Élé...
-Quoi ?
Ma voix avait été aussi froide et aussi tranchante que l'acier mais mon amie ne parut pas s'en soucier, elle était habituée.
-On va manger dehors ?
-Manger dehors ? je ne pus m'empêcher de le répéter, ça me dégoûtait. Oui, si tu veux.
-Cool on y va!
Je me mis en route et la suivi mais restais derrière elle un petit instant, j'avais quelque chose à vérifier avant, quelque chose qu'elle ne devait pas voir, j'ouvris le petit carnet à la page où le fil rouge pendait et lisait le dernier chiffre à la date d'aujourd'hui: 90 (banane)
Il me reste donc 460, je peux donc l'accompagner et manger une salade.
Je range mon petit carnet et me hâte de la rejoindre pour être à ses côtés
-Alors, qu'est-ce qu'il t'a pris en cours?
-Je sais pas...c'était drôle...non? hasardais-je.
Mon amie roula des yeux et gronda "Mademoiselle Adamcki, pouvez-vous répéter ?" de la voix la plus grave qu'elle pouvait. On se regarda et on rigola le plus fort possible, si bien que tout le monde nous regardait après. Voyez-vous, on s'habitue facilement à se créer une surface avec les gens, ont souri, on rigole, on fait semblant. Alors qu'intérieurement, on aimerait juste crier, pleurer, s'en aller, ne plus rien entendre, réduire la douleur constante dans sa poitrine, l'effacer.

Je suivi mon amie jusqu'à un endroit calme, un petit bar qui servait un peu de nourriture , c'était presque rien, il n'y avait pas d'odeur. Il n'y avait pas d'odeur mais moi je la sentais, je pouvais imaginer le gras dégoulinant d'une saucisse, voir le ketchup inonder les frites et sentir l'odeur entêtante du pain grillé. C'était toujours comme ça, je ne pouvais pas contrôler mes pensées qui m'envahissaient. Mon anxiété commençait à prendre le dessus sur moi, je voulais résister, je voulais me contrôler et être normale. Après une respiration infinie, je réussi à demander une salade composée au serveur, mon amie me sourit et elle demanda un burger, je grimaçai. Je décidais de calculer, pour détourner mon attention du mal-être qui me rongeait depuis que nous étions là, je dirais environ 160. Je leva les yeux et croisa le regard de mon amie en face , innocente, elle rigolait devant son smartphone, elle ne se doutait de rien, cela me fit sourire. Soudain, ma salade arriva et mon malaise revint ,géant, comme une immense vague ,jamais je ne pourrais. Je me forçai à en prendre , à manger. Une bouchée, la haine , deux bouchées , les larmes aux yeux, trois bouchées, l'horreur, quatre, c'était trop. Je pris mon sac et m'enfuis. Je trouvai un magasin, couru et entrai dans les toilettes. Il y avait en face de moi des miroirs, c'est banal les miroirs, tout le monde aime ça ,les gens adorent se contempler dedans. Je me souvins du jour où tout a commencé, c'était un matin normal où j'avais décidé d'aller me regarder dans la glace en me levant et soudain j'étais grosse, j'étais ronde, j'étais sale, j'étais laide...J'ai alors commencé à restreindre la nourriture. Pour la première fois de ma vie, les regards étaient tournés vers moi, pour la première fois de ma vie, les gens s'inquiétaient pour moi. L'attention des autres était quelque chose de nouveau . À la maison, pour ne pas éveiller les soupçons, je mangeais, mais que très peu. Le matin, je partais à l'école sans rien dans le ventre et ne mangeais quasiment rien le soir. J'ai perdu des amis à cette époque. Des gens que je pensais être mes amis. Ils me fuyaient, par incompréhension peut-être. Mais je voulais encore maigrir.
En essayant de contrôler mon poids, j'ai l'illusion que "perdre" n'existait pas. Mais au bout, il y a la désillusion. Puisque la vie n'est que perte et simple passage.

Oh, ÉléonoreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant