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Mon réveil se fit avec difficulté, j'avais toujours mal là où j'avais reçu quelques coups hier soir, il y en a même un ou deux qui font des bleus. C'était pire que d'habitude, d'habitude il se contentait d'un ou deux coups, une claque, ou de taper dans les meubles, mais là c'était différent. Il avait dû recevoir le message du lycée qui l'avait informé de mon renvoi de cours. Puis en prime ma mère avait dû lui dire que j'étais rentrée et que j'avais manqué mes cours de l'après-midi. Il empestait l'alcool. Ce n'était pas la première fois mais c'était quand même rare, j'étais juste vraiment tombé sur la mauvaise journée. Je m'habillai et décidai de partir silencieusement de la maison, j'avais mal mais j'étais pressée d'arriver au lycée pour que Louison et moi retrouvions cet Élio. Je l'attendais devant le lycée, assise sur le rebord de la façade. Depuis quelques minutes déjà quand soudain elle arriva, et, chose vraiment rare : je souris.
Elle arriva vers moi, elle souriait aussi puis elle dit :
-Tiens Éléonore, je t'ai fait des cookies!
Je me levai et m'approchai pour prendre la boîte, comme d'habitude. Mais cette fois je ne me contentais pas d'un regard, je lui dis pour la première fois :
-Merci.
Elle du croire que c'était pour les cookies mais si seulement elle savait que ce n'était pas que ça. Elle resta un moment interdite, puis soudain son visage s'illumina et elle me répondit :
-Derien, Éléonore.
Je souris de nouveau, un sourire incoercible, je me sentais bien, j'avais pour la première fois l'impression que je me comportais vraiment comme une amie. Mon sourire disparu quand je pensai soudain "tu te comporte ainsi juste car tu as reçu un papier dans ton sac, un papier d'un garçon que tu ne connais pas mais qui lui voudrait te connaître, tu bases tes espoirs sur du vide et ton sourire sûr de l'incertitude". Mais j'en avais vraiment besoin de ça, de l'espoir. C'est ce qui m'était arrivé de mieux et ce qui pourrait me rendre heureuse. L'espoir. Du moins pour quelque temps car je ne tarderais pas à rechuter je le savais.
-Éléonore ?
Mais après tout, si ce garçon voulait vraiment me connaître, pourquoi était-il...
-Éléonore !
Je sentis qu'on me secouait, il me fallut quelques instants pour reprendre mes esprits. Devant moi se trouvait toujours Louison, un regard tendu, inquiet.
- Éléonore je t'ai appelée plusieurs fois, tu me répondais pas, tu étais comme...perdue dans tes pensées... hasarda-t-elle.
- Oui je..j'étais perdue. Allons en cours maintenant, répondis-je.
- Allons-y.
Nous marchions depuis quelques instants quand soudain je pensai :
- Dis Louison, tu veux te mettre à côté de moi en classe ? On s'ennuierait moins et puis...on pourrait parler de cet...Élio...
Louison s'arrêta un instant, trop médusée pour que quelque chose sorte de sa bouche. J'allais parler une autre fois quand soudain elle prononça lentement :
- Éléonore, pourquoi tu changes d'habitude comme ça d'un coup? Qu'est-ce qu'il t'est arrivé, tu as toujours été mutique, renfermée et d'un seul coup tu arrives, tu souris, tu...tu parles ? Tu es redevenue normale, qu'est-ce que tu avais, avant ? Je veux savoir.
Je fermai les yeux un instant, en proie à la panique, je ne pouvais pas réfléchir. Mais une chose était sûre: je ne pouvais pas lui dire. Du moins pas maintenant.
-Je...il n'y avait pas...Je fis une pause avant de reprendre. Tu sais quoi Louison ce n'est rien, allez, allons en cours maintenant, on va finir par être en retard.
- Dis-moi, s'il te plaît, El'. Je t'ai toujours connu comme ça, je sais que tu allais...mal mais là ? Je ne comprends plus. La jeune fille, ne sachant pas comment s'y prendre avait pesée ses mots.
"allais ? je dirai plutôt va", songeai-je.
Je n'avais pas du tout envie de me disputer avec ma seule amie, surtout que, c'était la première fois que je me sentais bien, pourquoi gâchait-elle tout ?
- Louison, c'est bon. Allons-y. dis-je d'une voix froide, tranchante, une voix sans appel.
Plus Éléonore parlait, s'exprimait, plus son amie était perdue, elle voulait vraiment pouvoir comprendre. Elle avait vu son amie au plus bas, n'en avait jamais parlé, faisant toujours comme si elle n'avait pas compris, pas vu. Elle lui avait toujours tendu la main, toujours épaulée, elle ne l'avait jamais laissée seule. Pas un instant. Bien sûr elle ne savait rien de ce qu'Éléonore supportait, mais elle savait quand même que ça n'allait pas. Puis maintenant, elle se remettait à parler, à vivre, à se comporter comme un humain. Puis par la suite, en guise de remerciement, elle refusait de se dévoiler. Louison avait depuis le temps, il lui semblait, développé des sentiments plus forts que de l'amitié pour son amie. Éléonore n'était peut-être pas l'amie parfaite mais elle s'était habituée. Elle s'était perdue dans son regard, confondue dans ses silences et enveloppée dans sa solitude. Puis, elle était tombée amoureuse. Comme ça.
Maintenant ça lui était insupportable de la voir mettre une barrière entre elles, et de parler de ce..."Élio".
Mais tout ça, elle ne pouvait pas lui dire elle non plus.
Louison ouvrit la bouche, la referma, puis, me passa devant comme une furie, s'engouffra dans l'immense hall du lycée et disparu dans la pénombre des couloirs.
Je restai interdite quelques instants puis ressenti soudain une immense tristesse. Mon amie, ma seule amie, me faisait maintenant la tête. Et le seul moyen d'arrêter ça c'était de tout lui raconter. Tout. Mais cela était impossible. Je ne pouvais pas, pas aujourd'hui, ni demain, ni jamais.
Après quelques secondes immobiles, je me décidai enfin à faire quelque chose. Je décidai de regarder l'heure, il était 8h25. Beaucoup trop tard pour aller en cours. Je rentrai mes mains dans mes poches et entra en contact avec un papier. Le papier. Je devais le retrouver. Je décidai donc d'aller à la vie scolaire, me faire passer pour une amie, une camarade. Et je pourrais peut-être extorquer des renseignements, voire même à quoi il ressemble...
Je commençai à monter les marches quand soudain je fus prise d'un immense vertige. Mes oreilles sifflaient, tout était flou, mon crâne me faisait souffrir, je ne tenais plus debout. Depuis combien de temps n'avais-je pas mangé ? Je dus attendre quelques instants pour que tout revienne. Je m'étais recroquevillée sur le côté de la marche. Je sentis soudain une main sur mon bras puis une voix d'homme qui me demandait :
-Est-ce que ça va ?
Je relevai la tête, surprise. Le garçon était plutôt beau. Je souri et dit :
-Oui ça va, c'était rien, merci.
Je me relevai précipitamment et fonçais vers la vie scolaire.
Sans que je le sache, derrière moi, le garçon inconnu me suivait, et quand je prononça le mot "Élio" devant une surveillante, l'inconnu sourit.

Oh, ÉléonoreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant