Delilah ouvrit les yeux.
L'air entra violemment dans ses poumons endormis, provoquant une quinte de toux qui lui déchira la poitrine. Haletante, elle dévisagea les lattes de bois veinées de poussière du plafond. Ses pupilles dilatées rétrécirent au contact de l'intense lumière qui s'immisçait entre les rideaux tirés.
Un cauchemar. Ce n'était qu'un cauchemar.
Le même, chaque nuit.
Delilah soupira. Soulagée, elle passa une main sur son visage brûlant. Sa peau, trempée de sueur, la démangeait. Clignant plusieurs fois des paupières, elle se redressa et s'assit en tailleur sous sa lourde couverture. Delilah jeta un regard par la fenêtre et se sentie envahie par l'amertume. Dehors, le ciel était encombré d'épais nuages de fumée, s'échappant des bûchers aux pieds des murailles. Il était tôt et, déjà, la Ville-Basse étouffait sous les cendres.
Delilah ferma les yeux.
Puis se leva. Mais ses jambes plièrent sous son poids et, manquant de tomber en arrière, elle se rattrapa au tabouret qui lui servait de table de chevet. Le roman qu'elle avait entamé la veille percuta le parquet en un bruit sourd. Sonnée, le cœur battant, Delilah grimaça. Elle resta quelques instants immobile, puis fit un pas. Son corps, encore épuisé de son spectacle de la veille, réclamait du repos, mais elle refusait d'en prendre.
Elle n'en avait pas le temps, ni l'envie.
Delilah se frotta les yeux puis, résignée, saisit le tas de vêtements posés aux pieds du lit. Elle sortit de sa chambre pour se traîner jusqu'à la salle d'eau. Un lavabo à l'émail jauni, côtoyant un large baquet de cuivre, habitaient l'endroit. Un miroir fendu en son centre avait été accroché au mur, juste au-dessus d'une petite table croulant sous une pile de linge sale. Nauséeuse, Delilah s'appuya contre l'évier, boucha le fond du bac et ouvrit le robinet pour observer son reflet dans l'eau claire.
Encore ce cauchemar.
Cela faisait plusieurs années déjà qu'elle était hantée par cette image : les visages blafards de ses frères malades, les yeux écarquillés, l'un étouffé par la douleur, l'autre par la haine. Elle entendait encore les cris des médecins, l'urgence qui les habitait. Elle revoyait l'éclat des aiguilles qui perçaient les chairs, le sang, partout... Et cette odeur de mort qui lui collait à la peau. Tout se répétait dans sa tête, telle une obsession qui finirait par la rendre folle.
Se secouant vivement, Delilah s'efforça de ne plus y penser. Elle trempa ses mains moites dans l'eau fraîche. Sa peau la démangea de plus belle, et lorsqu'elle posa ses doigts gelés contre son front, un terrible mal de tête lui pressa les tempes. Serrant les dents à se les briser, elle prit une brève inspiration et plongea son visage dans le lavabo, immergeant son crâne, comme pour noyer ses souvenirs. L'eau glaciale paralysa ses sens, lui brûla les joues. Ses cheveux, mal noués, s'éparpillèrent, remontèrent à la surface. Le sang se figea dans ses veines. Le froid lui lacéra la peau, mais Delilah n'émergea que lorsqu'elle fut à court d'air. Et, enfin, elle put respirer.
Reprendre ce souffle que la nuit ne cessait de lui voler.
Delilah attrapa la serviette posée à ses côtés et y enfouit son visage. Le sentiment d'impuissance qui l'étreignit lui fit horreur. Contrariée, la jeune femme se pressa d'enfiler des vêtements propres et, après avoir essoré ses cheveux emmêlés, sortit de la pièce. Elle traversait de nouveau l'étroit couloir quand une forte odeur de café lui chatouilla les narines.
Un parfum de déjà-vu.
Delilah se crispa. Exaspérée, elle se précipita dans les escaliers. Le bois protesta lorsqu'elle dévala les marches. Et, alors qu'elle plongeait dans le salon éclairé, furieuse, elle s'écria en pointant sur lui un doigt accusateur :
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Outbreak
Fantasy"Emmène-moi sur ton arche." Pour échapper à la Rouille, une maladie incurable menant inexorablement à la démence, les Hommes se sont terrés derrière d'immenses murs. Le Conseil royal, dans l'espoir de trouver au plus vite un remède pour endiguer l'é...