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Delilah perdit le fil de sa lecture.

L'odeur des draps propres qui séchaient au vent, mêlée à celle de la fumée, dont les volutes encombraient le ciel blafard, alourdissaient l'air. Delilah s'était installée sur le rebord de la fenêtre. La tête posée contre la vitre et un livre ouvert posé sur les genoux, elle se laissait peu à peu aller au sommeil. Le soleil se hissait derrière les hauts murs de la Ville-Basse, chassant l'obscurité poussiéreuse qui polluait les bas-fonds.

Delilah soupira.

Depuis que Noé avait ramené la fille chez elle, elle n'arrivait plus à fermer l'œil. Elle se rappelait sans cesse cette nuit où elle était arrivée, tremblante de froid. Ses yeux injectés de sang roulaient à l'intérieur de leurs orbites, à l'affût. La main agrippée à celle du Corbin, elle ressemblait à une enfant venue demander l'aumône avec son père. Mais Noé était tout sauf responsable et Ruth était déjà une femme, malgré son apparence chétive.

Ruth. Gueule d'ange, essence du diable.

Delilah n'avait eu d'autre choix que de la faire entrer. Pourtant, elle avait peur. Peur de ce corps décharné, rongé par la Rouille, qu'elle avait dû nettoyer dans le large baquet de cuivre. Peur de ce regard froid, menaçant, qu'elle avait posé sur elle lorsqu'elle l'avait déshabillée. Peur de ce petit cœur sanglant qui dégoulinait dans le fond de sa poitrine défoncée et qui pleurait en poussant de petits sifflements.

Ruth était malade. Et si la démence ne se lisait pas encore sur son visage défait, elle la guettait derrière la façade de ses yeux.

Delilah frissonna. Refermant son livre d'un geste las, elle se figea pour écouter le silence. Cela faisait presqu'une semaine que Ruth hantait les couloirs de sa maison. Elle ne lui avait pas adressé un mot, n'avait émis aucun son. Lorsqu'elle n'était pas recroquevillée entre les draps du lit, elle errait de pièce en pièce, à la poursuite de quelqu'un, quelque chose. Tel un animal pris au piège, elle restait des heures dans l'ombre des rideaux, scrutant les portes et les fenêtres, à la recherche d'une issue pour s'échapper.

Noé était reparti pour ses affaires juste après avoir déposé Ruth chez elle. Il avait disparu dans la nuit, tournant le dos à l'étrange créature qui semblait attendre un mot, un geste, un simple regard de sa part. Delilah ne savait pas où il était, ni même ce qui l'occupait ainsi pour qu'il la laisse seule avec la chose.

La chose.

Réprimant un mouvement d'humeur, Delilah passa une main sur son visage. Elle se demandait pourquoi elle obéissait encore. Pourquoi elle ne pouvait s'empêcher de suivre Noé dans ses folies. Il lui serait si facile d'aller voir l'Ordre et de tout leur rapporter : le plan, la chose, le faux vaccin et tout l'argent qu'il se ferait dans leur dos. Noé serait convoqué dans l'heure, humilié, sanctionné, torturé, voire décapité en public. Les ordures n'avaient pas leur place dans la Haute-Ville, les Corbins encore moins. Malheureusement pour lui, le jeune homme réunissait ces deux facettes dans le fond de son regard bicolore.

Delilah leva les yeux au ciel. Mieux valait ne pas y penser. Même six pieds sous terre, Noé trouverait le moyen de se venger.

La jeune femme esquissa un sourire dépité. Derrière les vitres, les oiseaux s'égosillaient, annonçant l'arrivée d'un printemps déjà mort. Le soleil terminait son ascension par-delà les toits, mais Delilah n'arrivait pas à émerger des vapes nocturnes. Cette nouvelle saison serait comme les autres. Peu de pluie, pas de vent, rien que les froids rayons du soleil et le parfum entêtant des près qui s'allongeaient aux pieds de l'infini mur.

Jetant un coup d'œil à l'horloge fixée au-dessus de la porte, Delilah se mordit l'intérieur de la joue. Elle devait aller lui parler. Sans doute avait-elle peur, elle aussi ?

OutbreakOù les histoires vivent. Découvrez maintenant