Je nage. Le crawl pour commencer. Droite. Gauche. Droite. Gauche. Droite. Gauche. Respire. Droite. Gauche. Je passe en papillon. Je fais le vide dans mon esprit. Je me concentre uniquement sur mes mouvements dans l'eau. Elle se mèle à mes larmes. De tristesse. De colère. De frustration. De haine. De déception. Et même de douleur. Une douleur comme je n'en ai jamais ressenti. Refoulant mes pensées, je nage. Plus vite. Encore plus vite. Jusqu'à ce que je ne puisse plus nager. Je me laisse flotter sur le dos, bercée par le rythme de ma respiration qui s'apaise. Je reste une bonne dizaine de minutes dans cette position, dans une bulle à l'abri de cette vie qui échappe à mon contrôle. Quand je rouvre les yeux, je m'aperçois que tout le club, Juan et même le coach en chef sont rassemblés autour du bassin et posent sur moi leurs regards ébahis. Je me redresse lentement et sors du bassin.
Je marche en regardant mes pieds, pas tout à fait sortie de ma bulle, et me dirige vers Juan. Elena est juste devant lui. Tout d'un coup, je me retrouve par terre. J'entends des rires, et plus distinctement celui d'Elena. Mais c'est vraiment une salope ! Non mais me pousser au bord du bassin, y'a plus de respect ! Je me relève et cette fois je redresse la tête et me plante devant Juan. Il me prend le bras et lance au filles :
- Allez échauffement, je reviens.
Je me retrouve dans la salle des profs sur une chaise face à mon coach. Il prend un air sérieux qui le rend trop mignon ( faut vraiment que j'arrête de fantasmer sur lui c'est mon coach ). Bref, je reporte mon attention sur ce qu'il va dire parce que je sens que c'est important.
- Jade. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu peux me faire confiance.
Dans ma tête je pense : dis-lui, dis-lui. Mais non. Impossible. Je ne peux faire confiance à personne. Ça s'est toujours mal terminé, et je ne veux pas qu'il me dispense de compet pour "mon bien" ou que ce que je vais dire nuise à Elena, même si j'en ai bien envie. Je dis alors ce qu'il a le moins envie d'entendre :
- Rien. Tout va bien.
Tout. Va. Bien. J'ai presque envie de rire. Ces 3 mots sonnent tellement faux.
- Jade ! Écoute moi. Je vois bien qu'il y a quelque chose. Je ne vais pas t'embêter si tu ne veux pas en parler. Mais je veux que les choses soient claires entre nous : tu es mon meilleur espoir. Et je veux que tu réussisses dans la natation. Alors va t'entraîner. Tu es forte Jade. Prouve le moi.
Tous ces mots se bousculent dans ma tête. Meilleur espoir ?! Forte ?! Comme si le destin était contre moi, je pleure pour la 3ème fois aujourd'hui. Forte. Bien sûr. Je suis forte. Et je pleure. Juan me prend dans ses bras. Quoi ?! Juan me prend dans ses bras ?!!!! Mais qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?! Je pleure, pleure toutes les larmes de mon corps, et son tee-shirt se retrouve trempé par mes larmes et mon maillot mouillé.
- Euh, hum hum.
Je sursaute. C'est Nathan, un gars du club des mecs. Juan s'écarte brusquement :
- Oui Nathan ?
Il est tout rouge. Nathan aussi, il est visiblement gêné :
- Euh...oui, on a besoin de toi.
- OK, Jade, va t'entraîner j'arrive.
Et il quitte la pièce. Je reste un instant interloquée en me repassant la scène, puis je sors de la salle et rejoint les autres filles au bord du bassin.
Après l'entraînement, je retourne à mon arrêt de bus où attend déjà Elena. J'hésite à aller m'expliquer avec elle. Au lieu de ça, je sors mon téléphone et réfléchis à ce que je pourrais envoyer à Juan. J'opte pour un simple "Merci". Un peu direct mais c'est tout ce qui me passe par la tête.
Je rentre chez moi. En montant les marches de mon escalier, la magie de cet entrainement s'évapore. En poussant la porte, mon con de frère me tombe dessus :
- Salut, Jade, tu passes une bonne journée ?! Moi ça va j'ai eu un 19 en maths me lance t'il sur son ton supérieur habituel.
- Ferme ta grande gueule Antoine, moi je suce pas les profs au moins.
- T'as dit quoi là ?!
Je me casse et claque la porte de ma chambre. C'est moi où j'ai le pire frère que l'univers ait jamais créé ? Il a un pois chiche dans le crâne et son passe temps favori c'est : me faire chier. Il a tellement pas de vie qu'il a que ça a faire. Comme si moi j'en avais une. Aïe aïe aïe. Je m'allonge sur mon lit et fixe le plafond blanc (original hein) de ma chambre. Ma chambre et immense et luxueuse. Mon père est vraiment pété de tunes. Moi j'en ai un peu rien à foutre, j'échangerais bien ma chambre contre un vrai père, une mère avec moi et un frère cool. Ou pas de frère du tout. Et Tom. Et Elena. Mon tel vibre. Un message de Tom. Va te faire foutre. Je le bloque et Elena aussi. De toute façon je n'ai plus besoin de ce tel maintenant. La seule personne à qui je pourrais envoyer un message c'est Juan. Mais j'ai pas envie.
*
À mon réveil, je me casse sous ma douche, et je laisse l'eau brûlante m'éclaircir les idées. Ou me les embrouiller encore plus. J'ai passé une nuit de merde. Vraiment. Mon père n'est pas rentré cette nuit. Je ne sais pas quoi en penser. Ça ne m'étonnerais pas le moins du monde qu'il ait quelqu'un d'autre dans sa vie, et maintenant que Maman est partie il n'a plus aucune raison d'être discret. Encore un mystère. Je sors de ma douche et essuie la buée sur le miroir. Je fixe mon visage. On dirait que j'ai fumé 3 joints et que j'ai passé une nuit blanche. Ça, c'est presque vrai. Je sèche mes longs cheveux noirs, je songe à les couper. J'ai vraiment la flemme d'aller au lycée et je suis terrorisée à l'idée de retourner à ce putain de commissariat. La perspective de devoir louper l'entraînement ne m'enchante pas du tout, ça fait une séance de moins pour moi et de l'avance pour Elena. En enfilant un pantalon kaki et un pull noir (à l'image de mon humeur), je me promet de passer une 2è fois dans la journée de mercredi à la piscine pour faire de la muscu. Dans la cuisine, Antoine se gave de pancakes. Tout à sa dégustation il ne remarque pas ma mauvaise humeur et mes cernes. À contrecœur, je m'assieds en face de lui dans un silence seulement troublé par ses bruits de mastication.
- Salut Jade, dit-il la bouche pleine.
- T'es vraiment un goinfre Antoine, tu sais ce que ça veut dire maigrir au moins ?
- Commence pas p'tite soeur
- M'appelle pas comme ça, connard !
- Ah mince, j'ai fini tous les pancakes se marre t'il en s'essuyant les mains.
Je soupire et pioche une mangue dans le panier à fruits. Je la mangerais en route. Je me dépêche d'enfiler mes baskets blanches, jette mon sac sur mon dos et descends mon immeuble en courant. Une fois dans la rue, les bruits et les odeurs de la ville m'assaillent de tous les côtés. Je décide d'aller à pied au lycée, j'ai envie de marcher. Une fois de plus mon cœur se serre et je peine à retenir mes larmes. Mais cette fois, ma tristesse s'est transformée en colère. J'ai envie d'en découdre.
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Qui suis-je vraiment ?
General FictionJade, lycéenne, est passionnée par la natation. Mais entre la fuite de sa mère, les cachotteries et la violence de son père, la haine de son frère, son implication dans une affaire de meurtre étrange et surtout la perte de sa meilleure amie et de so...