Chapitre 2

439 21 4
                                        

🌹
CALYPSO

Paris - France

Allongée sur le dos, je laisse le silence s’installer autour de moi, seulement troublé par le bourdonnement léger de la machine.

Adonis termine son travail sous mes seins, avec une précision presque religieuse. L’encre s’ancre dans ma peau, lente et irréversible, dessinant La Création d’Adam — ces deux mains qui se frôlent sans jamais se toucher.

Toujours trop près. Toujours trop loin. J’ai voulu graver sur moi, cette idée d’un amour suspendu, de deux âmes condamnées à tendre la main sans jamais réussir à se rejoindre. Une beauté tragique, figée dans l’instant exact où tout pourrait basculer… sans jamais basculer vraiment. Un frisson me traverse quand il repose enfin la machine.

— J’ai terminé, s’exclame Adonis.
Sa voix rompt doucement la concentration qui m’enveloppait.

Je tourne légèrement la tête. Il est là, penché au-dessus de moi, les boucles sombres un peu en bataille, et ce sourire fier qui s’étire au coin de ses lèvres comme s’il venait d’accomplir quelque chose de plus grand qu’un simple tatouage.

— Je le nettoie rapidement et tu pourras aller te voir dans le miroir juste après ! Je crois que c’est mon tatouage préféré sur toi.

Je roule des yeux, instinctivement. Il dit toujours ça. À chaque fois.

Adonis a ce don agaçant de déclarer que le dernier est toujours son préféré, comme si chacun de mes tatouages devait rivaliser avec le précédent pour exister à ses yeux.

Adonis… c’est mon presque-frère, comme nous le disons si bien enfant. Nos pères se sont dans leur jeunes années, deux gamins devenus adultes, deux vies qui se sont entremêlées sans vraiment demander la permission. Ils ont grandi ensemble, ont aimé, ont construit leurs familles, et puis nous sommes arrivés. Lui et moi. Le même jour. Dans le même hôpital. À quelques heures d’écart seulement. Un détail qu’il s’amuse à transformer en hiérarchie éternelle.

— Je suis né avant toi, Calypso, me rappelle-t-il souvent avec un sérieux insupportable. Donc techniquement, je suis ton grand frère.

Je soupire rien qu’au souvenir. Comme si quelques heures suffisaient à lui donner une autorité sur ma vie. On a grandi ensemble, vraiment ensemble. Pas dans ce genre de proximité de surface. Non. Dans les mêmes pièces, les mêmes vacances, les mêmes silences partagés et les mêmes excès de rires. On s’est construits côte à côte, sans jamais vraiment se perdre.

Et aujourd’hui encore, malgré le temps, malgré les changements, malgré tout ce que la vie a pu tenter de tordre autour de nous… il est là. Je ne saurais même pas expliquer ce lien. Il ne rentre dans aucune case. Mais il est là. Inébranlable...

— Tu peux maintenant aller voir, ma nouvelle œuvre d’art, Lys !

Je me redresse d’un coup. Je saute de la chaise longue sans même réfléchir, pieds nus sur le sol froid, encore prise dans l’adrénaline douce de la séance. Je me précipite vers le miroir, trop vite, trop brusquement — au point de manquer de renverser le matériel d’Adonis sur le passage.

— Caly ! fais gaffe ! lâche-t-il dans mon dos, mi-amusé, mi-exaspéré.

Mais je ne l’écoute déjà plus. Je me fige devant le miroir. Et je respire. Le tatouage est là. Net. Précis. Vivant.

La Création d’Adam, étirée sous ma peau comme si elle avait toujours été là, comme si elle avait simplement attendu que quelqu’un ose la révéler. Les deux mains presque jointes attirent immédiatement le regard, impossibles à ignorer. Suspendues. Tendues. À la frontière exacte de quelque chose qui n’arrivera jamais vraiment. Je reste immobile quelques secondes, incapable de détourner les yeux.

R U MINEDes histoires addictives. Découvrez maintenant