Prologue

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Cher journal,

Je crois que je déteste l’amour.

Ce poison déguisé en promesse, ce mirage qu’on poursuit en pensant qu’il nous sauvera. L’amour est un mensonge. Un foutu mensonge que j’ai bu jusqu’à la dernière goutte, persuadée qu’il guérirait mes failles. Au lieu de ça, il les a agrandies, jusqu’à me transformer en gouffre.

Je le ressens jusque dans ma chair : cette brûlure qui n’en finit pas. Ça ronge, ça gratte, ça ne me laisse aucun répit. J’ai la rage au ventre, la rancune au bord des lèvres. Je voudrais hurler, tout casser, mais je sais que même si je détruisais tout, il resterait encore quelque chose d’elle en moi — cette ombre collée à mes os.

Galatea. Ma sœur.
Putain. Rien que d’écrire son nom, j’ai envie de vomir.

La fille parfaite. La préférée. La douce, la délicate, la muse. Celle dont le sourire est une bénédiction, dont la voix apaise, dont la simple présence attire la lumière. Moi ? Je suis l’ombre. Celle qu’on félicite poliment, qu’on compare toujours à demi-mot.

Tu es belle, Caly, mais ta sœur, elle, elle a quelque chose de plus.

Une phrase qu’on me sert depuis l’enfance, un poison distillé dans mes veines.
Et j’y ai cru. J’ai cru que c’était vrai.

Galatea et Calypso. Deux noms sortis d’un mythe, deux sœurs aux prénoms de nymphes marines. Maman aimait cette idée, ce lien divin.

Mes filles, mes déesses”, disait-elle en riant, fière de cette harmonie.

Moi aussi, j’aimais ça. J’aimais qu’on soit liées par quelque chose d’ancien, de beau. Mais aujourd’hui, cette symbolique me dégoûte. Parce que dans nos mythes à nous, la déesse a volé le monde de l’autre.

Côme Blooyvy.
Mon ex.
Son fiancé, maintenant.

Rien que d’écrire ça, mon cœur se tord. Il se serre jusqu’à me couper le souffle. Je revois son regard le jour où il m’a quittée, ce regard froid, presque vide, quand il a murmuré :

"Ne sois pas surprise, Caly. Elle est tout ce que tu n’es pas."

Ces mots, je les entends encore résonner dans ma tête, comme un écho moqueur. Ils me hantent. Parfois, j’aimerais les graver sur mon bras juste pour ne jamais oublier à quel point j’ai été idiote.
Il ne m’aimait pas.
Ou peut-être qu’il m’a aimée, autrefois, mais pas assez. Pas de cette manière qui fait tenir les promesses.

Et elle…
Elle savait.
Elle savait qu’il était à moi. Elle savait combien je l’aimais. Elle savait tout, chaque détail, chaque blessure, chaque espoir.
Et malgré tout, elle l’a pris.
Pas comme on vole un objet. Non.
Elle l’a attiré, doucement, subtilement, avec cette grâce naturelle que tout le monde lui prête. Elle n’a même pas eu besoin d’essayer. Il a suffi qu’elle soit elle, pour qu’il m’oublie.

Je crois que c’est ça le pire : elle n’a pas eu à tricher.
Elle n’a pas menti. Elle n’a pas forcé.
Elle a juste existé — et il l’a aimée.

Tu veux savoir ce que ça fait, cher journal, de voir l’amour de ta vie tomber amoureux de ta sœur ?
C’est comme mourir lentement.
Chaque jour, un peu plus.
Tu les regardes se rapprocher sans que personne ne te prévienne. Tu crois à leurs sourires innocents, tu te dis qu’ils t’aiment tous les deux, différemment. Tu refuses d’écouter cette petite voix en toi qui te hurle que quelque chose cloche.
Et quand la vérité éclate, c’est trop tard.
Tu n’as plus rien à sauver.

R U MINEOù les histoires vivent. Découvrez maintenant