l'après

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La semaine qui a suivi l'accident a été un cauchemar.

Je ne peux plus rester seule, c'est quelque chose qui m'angoisse énormément. Je me suis réinstallée chez mes parents temporairement. Ils sont très compréhensifs et souples avec moi : ils me laissent vivre à mon rythme, me laisse le temps d'assimiler toutes ces informations qui me tombent dessus d'un coup, et ils sont toujours disponible pour moi. Je dois dire que c'est une chance de les avoir.

Dormir est devenu une torture pour moi, les cauchemars deviennent une routine, et rares sont les nuits où je ne me réveille pas en plein milieu, en larmes. Oliver hante mes nuits et mes jours, l'image de sa chute tourne en boucle dans ma mémoire.

Je n'imaginais pas qu'il était possible de pleurer autant. Je pleure pour deux. Pour trois.

Et pleurer énormément et peu dormir ne font pas bon ménage : je suis en permanence extenuée. Je me réveille chaque matin, épuisée, avec cette avalanche de souvenir qui ne cesse jamais, et je me rendors, quand j'y arrive, encore plus fatiguée. Parfois j'oublie qu'il est parti, alors durant une fraction de seconde je me demande quand le reverrais-je. Quand franchira-t-il la porte pour venir me chercher, pour sortir comme avant? 

Mathilde et moi sommes très différentes, sur beaucoup de points. Nous sommes complètement dévastées toutes les deux pourtant chacune à notre manière : Math garde beaucoup de choses pour elle, et vu qu'elle a tendance à se renfermer sur elle-même il est difficile de la suivre. Surtout quand je suis complètement perdue, quand tous mes repères viennent de disparaître. J'ai du mal à la comprendre, à comprendre ses réactions.

Elle a essayé au début de rentrer seule, à son appartement, en me disant qu'elle avait besoin de temps. Le lendemain elle était de retour chez nous: elle n'avait pas tenu.

Des fois Mathilde passe quelques jours avec nous, chez mes parents, avant d'aller chez son frère. Ils lui laissent la porte grande ouverte malgré ses allées venues. Ils l'ont dit d'eux même : Mathilde est comme leur fille. Au moment où ils nous ont dit ça, au diner, nous nous somme mises à pleurer, encore.

Il y a un autre point sur lequel nous sommes différentes avec Math : elle dort beaucoup pour éviter de trop penser, de trop affronter la réalité. Et elle ne pleure pas tant que ça pour être honnête : elle encaisse énormément. Peut-être qu'elle garde tout, peut-être qu'elle n'a pas encore réalisé.

Moi je suis l'opposé.

Demain sera l'enterrement d'Oliver. Jamais je n'aurai imaginé prévoir l'enterrement de mon meilleur ami. Et sûrement pas à vingt-et-un an.

Je n'aurai jamais cru être auditionnée par la police non plus dans un tel moment. Il a fallu aller témoigner au lendemain de l'accident. Nous y sommes tous passés : il fallait s'assurer que personne n'avait volontairement tué Oliver.
Puis nous avons eu les résultats de l'autopsie, pour enfin connaître les causes de la mort d'Oli. C'est quelque chose que beaucoup d'entre nous attendaient, pour mettre fin à cette affreuse question qui trainait dans tous les esprits : Qu'est-ce qui avait tué Oliver ? Quelques jours après, nous avons su. Personne n'avait causé ça, et c'était déjà un soulagement. Nous le savions tous, nous l'avions vu.
Le médecin avait ensuite eu du mal à savoir vraiment ce qui en était à l'origine, mais Oliver avait sûrement eu un étourdissement, comme il en arrive à n'importe qui. Il avait simplement perdu l'équilibre, ou alors peut-être un malaise. Mais l'origine n'était pas identifiable : était-ce le peu d'alcool qui circulait dans ses veines ou alors la faute à pas de chance ? On ne le saura sûrement jamais. Il est ensuite tombé de trois mètres de haut, avant de frapper sa tête contre la table en dessous. 

Ces informations sont autant rassurantes que dures à encaisser. Elles me rappellent le fracas, cet horrible son qui résonne encore dans ma tête nuit et jour. Mais quelque chose m'apaise, quelques mots : il n'a pas souffert. Il est mort, sur le coup, tout s'est arrêté. 

L'organisation de l'enterrement est quelque chose d'inimaginable, quelque chose hors du temps. C'est tellement étrange que certaine fois ça en deviendrait drôle. Nous avons, Mathilde et moi, beaucoup suivi l'organisation aux côtés des parents d'Oliver. C'était sûrement quelque chose qu'intimement nous savions que nous devions faire, sans vraiment savoir pourquoi, c'était normal.

Les parents d'Oliver nous ont proposé de choisir la musique avec eux, nous avons accepté. Ils disent que nous sommes plus à même de savoir ce qu'Oliver voudrait.

Ses parents, je les ai beaucoup vus depuis vendredi. C'est aussi dur que réconfortant, mais au moins nous sommes ensemble. C'est ce qu'ils me répètent sans cesse : nous ne sommes pas seuls. Pourtant je ne peux m'empêcher de penser qu'ils ressentent ce même vide, ce trou béant dans la poitrine. Cette blessure que je n'ai pas vraiment espoir de voir se refermer un jour.

Nous sommes mercredi, le soleil est en train de se coucher, teintant le ciel d'un agressif et chatoyant rose. Je rentre dans ma chambre, et retrouve Mathilde assise sur la chaise du bureau face à la fenêtre. Elle a la tête posée sur ses genoux, repliés contre sa poitrine qu'elle entoure de ses bras.

-Est-ce que ça va ? Je lui demande, espérant qu'elle puisse enfin décharger un peu ses émotions.

Je ne sais pas pourquoi mais j'aimerai qu'elle me parle. J'aimerai qu'elle me le dise, qu'elle aussi a l'impression d'être morte avec lui, qu'elle aussi, a du mal à réaliser. Mais Mathilde ne parle pas.

Elle tourne la tête, et me regarde dans les yeux. Elle a l'air épuisée et anxieuse, mais son visage est juste vide.

-J'ai pas envie d'être demain. Me répond-t-elle simplement avec la gorge nouée.

-Moi non plus. Je murmure en allant m'assoir sur le lit, derrière elle.

-Lisa ?

-Hmm ?

Mathilde me tourne toujours le dos, les yeux fixés sur le couché de soleil. Elle reste silencieuse quelques secondes, puis finit par me dire, d'une voix blanche :

-J'arrive pas à pleurer. Pas du tout.

Paradoxalement, les larmes me montent directement aux yeux.

-J'ai peur pour demain. J'peux pas lui dire adieu, je... Je peux pas le laisser partir. Je ne suis pas prête. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui cloche avec moi, j'arrive pas à pleurer, j'ai plus rien en moi Lisa j'ai... Je sais pas, je suis complètement vidée, et à côté toi t'arrive à exprimer tout ça et moi j'suis coincée là... Je veux plus répondre au téléphone, à chaque fois c'est les gens de la soirée qui ont besoin de parler, et ceux qui viennent d'apprendre, mais je peux juste pas. Je sais pas c'est... Explique-t-elle à toute vitesse avant de s'arrêter dans un soupir.

Ceux qui viventDes histoires addictives. Découvrez maintenant