Je ne savais pas comment Yoyi avait réussi à me convaincre de prendre une seule voiture, mais le samedi soir - le soir de nos devoirs -, juste avant la tombée de la nuit, je me retrouvai à grimper à bord de son imposant pick-up. J'en avais eu le ventre tout noué depuis la veille, quand Facundo avait commencé à me harceler pour que je l'accompagne à la fête où Mercedes et lui avaient décidé d'aller. Ça n'était pas méchant, et j'avais vraiment envie de m'y rendre avec eux, simplement je n'arrivais pas à m'y résoudre. En outre, je ne connaissais pas l'adresse exacte, il était déjà tard quand il m'avait envoyé son premier texto, et l'orage avait repris. Désormais, j'étais aussi nerveuse qu'une souris enfermée dans une pièce remplie de chats. Même si cela paraissait ridicule, je n'étais encore jamais montée en voiture avec un garçon. Bon sang, cette simple réflexion me fit me sentir pitoyable.
Assez pitoyable pour avoir envie d'emmener ce petit secret dans ma tombe.
Yoyi inséra la clé dans le démarreur en se tournant vers moi. Il avait une fois de plus sa casquette de baseball vissée à l'envers sur la tête. Ses yeux émeraude pétillaient derrière ses longs cils.
- Tu es prête ?
J'opinai en resserrant mon cardigan léger. Quand je l'avais vu en cours d'astronomie la veille au matin, il avait retrouvé sa bonne humeur habituelle et se montrait de nouveau amusant, charmant et généreux en cookies. J'espérais que cela signifiait que sa petite anicroche avec Ruggero était résolue.
- Tu es sûr qu'on ne peut pas faire ça juste ici ?
- Je connais l'endroit idéal. Je ne t'emmènerais pas n'importe où, mon ange.
- D'accord, marmonnai-je en claquant rapidement des mains.
Je me tournai vers la fenêtre passager, regardant défiler les bâtiments du campus jusqu'à ce que nous traversions le pont menant au Maryland.
Un quart d'heure plus tard, Yoyi bifurqua vers le champ de bataille d'Antietam. La férue d'histoire qui sommeillait en moi se mit à faire des pirouettes, mais j'étais bien trop tendue à l'idée de passer une partie de la nuit ici avec Yoyi pour demander à visiter. Il ne semblait pourtant pas du style à tenter quoi que ce soit, mais je savais d'expérience qu'il n'y avait pas de « style » pour ce genre de choses. J'avais vraiment les nerfs à fleur de peau.
- Tu es sûr qu'on a le droit de venir ici de nuit ? lui demandai-je en lançant un regard circulaire.
- Nan.
Il se gara sur le parking. Il ne s'y trouvait qu'une poignée de voitures.
Je le dévisageai.
- Quoi ?
Il éclata de rire en coupant le contact.
- Je plaisante. Tout ce qu'on a à faire, c'est d'informer les rangers que nous sommes de la fac. Ça ne les dérangera pas.
Je l'espérais. Être chassée d'un champ de bataille par un gardien du site était loin de figurer sur ma liste des choses à faire avant de mourir.
Cependant, un coup d'œil à Yoyi suffit à me convaincre qu'il n'était pas forcément contre l'idée.
- Tu es prête ?
Je récupérai mon sac à mes pieds et ouvris ma portière.
- Ouais, finissons-en.
Yoyi sortit une lampe de poche de la boîte à gants en ricanant.
- Tu pourrais au moins faire semblant d'être excitée.
Je lui décochai un sourire cassant.
- Je ne le suis pas.
- Arrête de mentir.
Il passa devant le capot pour venir me rejoindre, me désignant une tour en béton au toit rouge.
- On va là-bas.
- La tour de l'Allée sanglante ?
