Des gerbes de boue éclaboussèrent ses vêtements alors qu'il venait d'atterrir dans une flaque, et les tâches brunâtres vinrent s'ajouter aux écarlates déjà présentes. Il réprima un grognement sous l'effet de la douleur. Près de son omoplate droit, un impact de balle était visible. Quelques centimètres à côté et il serait déjà en train de manger les pissenlits par les racines. Ça pissait le sang et ça lui faisait un mal de chien. Mais il se releva et reprit sa course. S'il s'arrêtait, il était mort.
Derrière lui, il entendait les cris de ses poursuivants. Tenaces, ils ne lâchaient rien, mais ils ne connaissaient pas la Fosse aussi bien que lui. Pas plus qu'ils ne connaissaient les codes qui la régissait. Et pour cause ! D'habitude, ils n'avaient pas le droit de venir ici. C'était une zone franche, en-dehors de la loi des Dorés.
Il ne pouvait pas revenir à la planque, elle était compromise, mais il existait bien d'autres endroits où trouver refuge dans la Fosse. Il filait à travers les ruelles sombres et crasseuses aussi vite que la souffrance le lui permettait, passant devant des maisons aux murs tagués. Chaque tag avait son importance pour qui savait les déchiffrer. Certains indiquaient les limites des divers territoires des gangs. D'autres exposaient au regard du monde des informations que seuls les initiés pouvaient comprendre. Et d'autres encore indiquaient des directions, des abris... et c'est précisément ces derniers que le fuyard suivait.
Il courrait depuis un bon moment maintenant, semant peu à peu ceux qui le traquaient. Et bientôt, il n'entendit plus rien que les habituels bruits nocturnes de la ville. Il prit quelques instants pour se reposer. A bout de souffle, il savait néanmoins qu'il n'était pas encore tiré d'affaire. Ses poursuivants n'étaient pas les seuls dont il devait se méfier ici. Les Charognards pouvaient lui tomber dessus s'il n'y prenait pas garde. Alors, il reprit sa route.
Un peu plus tard, il finit par arriver devant une impasse de terre battue. Sur le mur, au milieu d'autres tags, on pouvait lire en rouge « demain, il pleut ». C'était un cri de guerre : un vieux dicton de la Fosse qui signifiait que le sang des ennemis allait couler. L'homme s'engagea dans la ruelle.
A l'entrée, attaché à sa niche, un vieux chien miteux montait la garde. Son efficacité était telle que le fuyard passa devant lui sans même le réveiller. Il s'avança jusqu'à une discrète porte en bois vermoulu. Trois coups secs et il se laissa glisser au sol, épuisé.
Deux minutes plus tard, la porte s'ouvrait sur deux silhouettes d'hommes.
– Mac...
– Bon dieu, Tony ! Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? Où sont les autres ?
– Morts. Tous morts.
– Merde !
Le premier homme fit signe au deuxième.
– Vagabond, aide-moi à le rentrer.
La porte se referma sur les deux hommes qui traînèrent Tony jusque dans une pièce mal éclairée. Un bar se dressait dans un angle, et des tables poussiéreuses étaient éparpillées un peu partout. L'endroit était vide de clients.
– Il s'est fait tirer dessus, il va falloir soigner ça. Bougez pas, je reviens !
Mac s'éclipsa.
Taciturne, comme à son habitude, le Vagabond était retourné s'installer au comptoir, en face d'une bouteille de whisky déjà bien entamée. Tony alla s'accouder à côté de lui, prit un autre verre, le remplit, et le vida aussitôt.
Mac revint avec de quoi extraire la balle et faire un pansement.
– Pose tes fesses là, Tony, faut t'enlever cette balle. Raconte-nous, il s'est passé quoi ?
– On a échoué Mac. J'ai rien pu faire. Merde, j'ai bien failli y rester cette fois !
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
– Il s'est passé que Dylan nous l'a fait à l'envers, voilà ce qu'il s'est passé ! Cette enflure nous a vendu et les condés nous attendaient. On s'est fait canarder bon sang ! Triks et Lauretta sont morts, et j'ai bien failli me faire coincer aussi. C'est un miracle si j'ai pu m'en tirer. Heureusement pour moi, ces salauds y pigent que dalle à la Fosse.
– Et la mission ?
– Au diable la mission, tu écoutes un peu ?! Il ne reste que nous trois mon pote ! C'est mort pour la mission, demain ils vont tout déplacer, et ce sera fini, on ne pourra plus rien faire.
– C'est là que tu te trompes Tony. Il y a encore une chose que l'on peut faire.
– De quoi tu parles ?
– On a récupéré assez d'explosifs pour faire sauter le bâtiment avant qu'ils ne se barrent.
– Tu veux tout faire péter ?
– Au moins, on sera sûr de remplir la mission.
– Ouais, mais y aura sûrement des civils à l'intérieur.
– Des collabos, comme Dylan. Ne me dis pas que tu n'as pas envie de le crever après ce qu'il a fait ? Triks et Lauretta méritent d'être vengés, tu ne crois pas ?
– Ouais... t'as raison Mac. Ils ont choisis leur camp après tout.
Un ricanement s'éleva du côté du bar, et Tony lança un regard acerbe à son acolyte.
– Pourquoi tu te marres ?
Le Vagabond reposa son verre avant de planter un regard amusé dans celui de son interlocuteur.
– Demain, il pleut, fit-il goguenard.
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Bribes de Dystopie
Aktuelle LiteraturFugitifs, meurtriers, résistants, victimes, survivants... les apparences sont parfois trompeuses dans un monde où règne la loi des plus forts et des plus fortunés. Bribes de Dystopie n'est pas un roman au sens premier, car il n'y a pas qu'une histoi...
