chapitre 4

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Alex

En me réveillant, j'ai l'impression d'avoir fait le tour du cadran, voire deux, tellement je suis bien reposé. Entre le silence de la nuit et le confort du lit, c'est le paradis.
Il ne manque qu'un corps chaud contre lequel me blottir pour que ce soit parfait.
Si mon hôte voulait bien se dévouer... Mais non... On peut pas avoir de la chance en tout, mon ange gardien est hétéro.

Bon au moins c'est pas un hétéro coincé. J'ai bien vu sa colère à la réaction de mes parents lors de mon Coming Out. Cette réaction était instinctive, pas calculée pour un sou.
J'ai même testé son niveau de gêne potentielle en lui réclamant un baiser, et en l'appelant prince charmant. Aucune gêne... Juste un demi sourire d'amusement pour me montrer qu'il avait bien compris mon manège.

Bon sang, quel chemin en seulement deux jours... Et je parle pas qu'en terme kilométrique...
Assister au meurtre commis par un de ses clients, c'est déjà l'angoisse.
Rentrer dans un poste de police sans savoir si on sera cru, voire pire remis entre les mains de l'assassin, c'est aussi une grosse angoisse.
Accepter de croire un inconnu, traverser la moitié du pays en bus, sans rien hormis quelques malheureux billets, pour remettre sa vie dans les mains d'un autre inconnu, là on atteint le grand délire...

Et me voilà, confortablement lové dans un lit douillet, dans un lieu sublime, avec un protecteur splendide... Tout ça pour moi la petite pute de pédé.
Ouais c'est pas beau comme terme, mais c'est ce que disait mon père que j'allais devenir si je ne changeait pas mes idées déviantes, pendant qu'il m'administrait des coups de ceinture.
Finalement, il avait pas totalement tort, même si cette partie là n'était pas vraiment un choix, mais juste une question de survie.
S'ils n'avaient pas eu cette réaction, je ne me serais pas retrouvé dans la rue, à quatorze ans, avec mon corps pour seule monnaie d'échange...
J'aurai grandi normalement, fait des études, trouvé une vocation et un métier, et cherché quelqu'un à aimer.
Mais tout espoir de pouvoir vivre ça a disparu sous les coups de mon père.

Je finis par me lever, m'habiller, me laver, et je file rejoindre Rick que j'entends s'activer en cuisine.

- Hey ! Salut. Bien dormi ?
- Trop bien. Il est quelle heure ?
- 6h30.
- Hein ???? De quel jour ??? J'ai quand même pas passé plus de 24h au lit ??
- Non juste 9 puisque tu t'es couché vers 21h30 hier soir.
- Bon sang, j'ai l'impression d'avoir fait bien plus que ça tellement je suis en forme. En plus ça faisait longtemps que je m'étais pas endormi si tôt...
- C'est la vie au grand air, sans les contraintes de temps de la vie moderne... On se lève naturellement avec le cycle du soleil et de la lune.
D'ailleurs le soleil est en train de se lever, tu devrais aller voir ça.
Les reflets des couleurs sur le lac sont particulièrement beaux.
Je t'amène un café.
- Si tu continues à me dorloter comme ça, je vais finir par te demander de m'épouser.
- Apprends mon cher que je suis guéri du mariage. On ne m'y reprendra pas comme ça...
- Oh... Mauvaise expérience ?
- Fin particulièrement désagréable, ouais... Mais c'est trop tôt pour aborder un sujet déprimant.
File ! Je te fais couler ta tasse.

Rick a raison...toutes ces couleurs qui flamboient dans le ciel, et qui se reflètent sur le lac, c'est carrément magique.
Entre ça et le ciel étoilé la nuit, comment il veut que je reprenne une vie normale lorsque tout ça sera fini ? Il est carrément en train de pourir mon futur là.
Je resterai bien dans le coin si je le pouvais une fois que le danger sera écarté, mais je doute qu'il y ait beaucoup de boulot pour quelqu'un qui n'a d'autres compétences que celle de vendre son cul...

Mouais je suis d'accord, il est trop tôt pour une sujet déprimant.

Rick me rejoint portant un plateau avec deux tasses, des tranches de brioche, du miel et de la confiture.

- Tu fais aussi de la viennoiserie ???
- Brioches, pain, pâtes à pizza ou à tarte, bien obligé si je veux me faire plaisir.
- Tu m'apprendras ?
- Bien sûr, si tu en as envie.
- Oh oui ! Mais je te préviens, j'ai jamais rien fait de mes dix doigts, je sais pas si je serai un élève doué.
- Tout est dans la motivation.
- Bon alors c'est parfait. Je suis super motivé, y'en a marre d'être un incapable.
- Pourquoi tu dis ça ? Je suis sûr que tu n'es pas un incapable.
- J'ai pas fait d'études, je vivais dans la rue, j'ai donc jamais pu trouver un job honnête. Mon aptitude à offrir mon corps a été ma seule source de revenus.
- C'est triste. Tu dis "je vivais". C'est toujours le cas ou...
- Non, non. Depuis deux mois je vivais dans un petit studio payé par mon agence. Bon du coup, quand je vais rentrer, ça m'étonnerait qu'ils me le rendent vu que je les ai plantés...
- Comment ça marche cette agence ? Comment tu t'es retrouvé dans cette merde ?
- Si je dis par chance, ça va pas le faire, et pourtant...
Bon en fait, c'est grâce à un client rencontré dans un bar que j'ai connu l'agence.
J'avais quitté le squat où je dormais dans l'espoir de me trouver un type pour me faire quelques billets pour manger.
Je suis allé dans une boîte gay où j'avais une chance de trouver un pigeon. Bref, j'ai entamé la conversation avec un mec tout seul au bar, et rapidement j'ai vu qu'il était intéressé par l'idée de se taper un minet. Quand je lui ai annoncé que c'était pas gratuit, et le tarif, il a rapidement accepté, m'indiquant que c'était vachement moins cher que l'agence qu'il contactait parfois.
Bon je te passe les détails. Une fois notre affaire terminée, je lui ai demandé de qu'elle genre d'agence il parlait.
Il m'a donné une carte et m'a dit de les appeler, que lui ne connaissait que le côté client, et que c'était certainement pas ce que je voulais savoir.
Comme j'avais pas de téléphone, mais qu'il y avait une adresse sur la carte, le lendemain, je m'y suis rendu.
Je me suis présenté et je leur ai expliqué ma situation, et ce que je cherchais. J'avais le physique de l'emploi pour plaire aux vieux types riches, ils m'ont accepté.
Ils m'ont logé dans un studio équipé d'un système nous permettant de garantir notre sécurité, dont les clients sont informés.
Lorsqu'on termine une prestation, on valide, sur un bipper qui nous est fourni, qu'on a quitté le client. 6h plus tard on doit valider notre présence en sécurité sur un deuxième bipper qui reste au studio.
Si au bout de 6h la manipulation n'est pas faîte, l'agence informe les flics d'un accident et communique les coordonnées du client.
C'est ce qui m'a permis de gagner quelques heures de sécurité.
Histoire de s'assurer de me faire fermer ma gueule, le type m'a mis une grosse mandale en me menaçant de me faire la peau si je l'ouvrais.
Je savais parfaitement que la seule chose qui l'empêchait de me buter était le dispositif présent chez moi et que je devais activer. Et il ne pouvait pas m'y tenir compagnie le temps que je l'active, car tout intrusion dans le complexe par une personne extérieure enclenche immédiatement des alarmes.
Donc il m'a laissé rentrer, mais j'étais sûr que dès que je foutrais un pied en dehors de l'immeuble, il aurait ma peau.
Je suis donc ressorti immédiatement par le parking souterrain, et je me suis rendu au poste de police au bout de la rue, où je suis tombé sur ton ami.
Quand je lui ai expliqué à quoi j'avais assisté, et l'identité du meurtrier, il en est arrivé aux mêmes conclusions, et il m'a également appris l'étendue du réseau du type.
J'avais deux solutions. Soit je faisais confiance à ton pote qui voulait me faire disparaitre des radars de façon totalement hors process, soit j'adoptais la solution du système de protection des témoins.
Je pense que les arguments de ton pote à 3h du matin ont dû me sembler convaincants.
- Sans vouloir remettre en cause le système judiciaire en place, je pense aussi que c'était la meilleure solution.
Si le mec est aussi puissant que Sam me l'a laissé entendre, j'aurai pas donné cher de ta peau.
- Ouais, c'est... Un juge qui se lance en politique... Gay dans le placard, et apparemment très soucieux de son image, puisqu'il a buté le type pour une rayure sur son pare-choc...
- Une rayure ??? Mais c'est du grand délire !
- Oui. Et c'est ce qui a convaincu l'inspecteur que le système de protection pourrait pas faire grand chose pour moi.
- C'est clair. En tant que juge, le mec a accès à tout.
Ça va être chaud de le faire tomber.
- Ouais... Tu vas m'avoir sur les pattes un moment. Je suis désolé.
- Écoute c'est pas un souci. Finalement c'est pas forcément un mal d'avoir de la compagnie forcée. Ça va m'éviter de devenir un vieux con aigri. Sam arrête pas de me dire que la solitude c'est pas une solution.
- C'est quoi qui t'a décidé à venir ici ?
- C'est ici que j'ai grandi.
Quand ma femme m'a jeté comme une merde, c'était le seul endroit qui était à moi, donc je m'y suis installé. Et finalement, j'ai découvert qu'il n'y avait pas que des mauvais côtés à s'éloigner du monde.
- Tu veux bien me raconter ce qui t'es arrivé pour en arriver là ?
Enfin si ça te dérange pas...

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