Laz était exténué. La fin du Cycle Solaire était bien amorcée, et les lycanthropes avaient – enfin – fini leur repas. Il avait été moins long que la veille, et Kieran avait déjà rejoint la strate humaine depuis un certain temps. Au moins, Sasha ne pourrait rien lui reprocher cette fois-ci.
Laz avait fait le choix de rester un peu plus longtemps pour aider à ranger, surtout pour témoigner sa reconnaissance envers les autres serveurs et les gnomes travaillant au palais pour l'avoir dissimulé aux yeux de la Délégation durant l'entièreté du Cycle Solaire. Ils n'étaient pas obligés de faire tous ces efforts pour lui ; et pourtant, ils le faisaient, sans même rien véritablement demander en retour, juste parce que ça leur semblait normal de le protéger, quand bien même il n'était pas des leurs. Juste parce que depuis quelques années, il travaillait pour eux. Laz ne connaissait aucune autre strate dans laquelle les choses se seraient passées de la sorte. Partout ailleurs, on n'aurait pas hésité à le vendre, sans états d'âmes, simplement pour se débarrasser de lui et assurer la sécurité – ou plutôt, la tranquillité – de la strate.
Lorsqu'il quitta la strate gnomique, la Lune avait commencé son ascension dans le ciel, répandant une douce lumière sur la Citadielle. La strate humaine était quasiment vide, mis à part quelques personnes au pas pressé qui regagnaient leurs logis, et d'autres, au pas plus traînants, qui rejoignaient la taverne la plus proche.
Comme à son habitude, Laz ne s'attarda pas dans la strate humaine, et s'engagea rapidement dans la pente qui menait à la Fosse. Les bruits distinctifs de l'entre-deux strates frappèrent ses oreilles bien avant qu'il n'en aperçoive le premier bâtiment, accompagnés de l'odeur rance du sang et de la sueur que dégageait la Fosse en permanence, à toute heure du Cycle Solaire ou du Cycle Lunaire. Pour une fois, le frisson de dégoût que lui inspirait la Fosse en général ne vint pas. Son esprit entier était centré sur ce vampire.
Son visage et surtout sa voix étaient tellement familiers, semblaient tellement imprimés dans son esprit qu'il ne pouvait s'empêcher d'espérer retrouver sa famille. Il ne savait même plus pourquoi ils avaient été séparés. Il s'en doutait, bien entendu. Pour avoir survécu aussi longtemps alors qu'il était un hybride, ses parents avaient dû le cacher à toute forme d'autorité. Mais on ne peut cacher un hybride longtemps, que ce soit dans la strate vampirique ou dans la strate elfique. Ils avaient certainement été découverts ; et pour protéger leur enfant, ils l'avaient jeté dans les Escaliers en lui criant de courir. La suite, Laz s'en souvenait mieux. Il avait dévalé les Escaliers quatre à quatre, avait débouché dans la strate humaine, avait déambulé un long moment, complètement perdu, et s'était retrouvé sans trop savoir comment dans la Fosse.
Les Escaliers reliaient toute la Citadielle, et il était impossible de passer d'une strate à une autre sans les emprunter. Laz savait désormais que s'il n'était pas sorti à la strate humaine, s'il était allé plus bas, jusqu'à la strate gnomique, sa situation actuelle ne serait pas aussi précaire. Mais la strate humaine lui avait semblé le plus logique. Il avait vu de la lumière, entendu du bruit, et avait foncé vers ce qu'il avait interprété vers la sortie.
Cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas repensé. A ce jour, où il avait débarqué enfant, perdu dans la Fosse, environnement hostile ou tous voulaient sa mort. Il n'était pas vraiment sûr d'avoir gagné au change. Au moins, maintenant, il le savait. Peu importe quelle Porte il emprunterait dans les Escaliers, on voudrait toujours le tuer.
Laz se repassa le visage du vampire. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait envie de lui faire les cheveux rouges. C'était comme ça qu'ils étaient dans ses souvenirs flous. Rouges sombres, de la couleur d'une rose qui se serait épanouie dans l'ombre. La même couleur que les mèches qui parsemaient ses cheveux blancs.
Le jeune hybride se redressa soudainement. Impossible. Cet homme ne pouvait pas être son père, n'est-ce pas ? Il l'aurait reconnu, ils auraient reconnu leurs odeurs respectives... Il s'en serait rendu compte si son père s'était tenu dans la même pièce que lui. Et pourtant, il doutait. Après tout, cela faisait des années qu'il n'avait pas vu le visage de ses parents. Et les yeux rouges tirant sur le violet si familier, la voix basse et grave qu'il connaissait par cœur, et ce rouge que son esprit ne cessait d'apposer sur ses cheveux...
Laz secoua la tête. Il se faisait des idées. Il n'y avait aucune chance pour que l'un de ses parents appartienne à la Délégation vampirique. Ils n'auraient jamais pu le cacher aussi longtemps si ç'avait été le cas. Trop de questions, trop de visites, trop de suspicions. A moins qu'il n'ait rejoint les rangs de la Délégation qu'après sa disparition.
Son esprit était tant occupé par le vampire qu'il ne parvint quasiment pas à fermer l'œil du Cycle Lunaire. Si bien que lorsque le Soleil inonda de ses rayons les rues de la Citadielle, les cernes de Laz étaient aussi creusés que l'artère principale de la Mine. Son esprit avait formulé des hypothèses toutes plus folles les unes que les autres. Un espoir flamboyant avait pris place dans sa poitrine, diffusant une douce chaleur dans le reste de son corps. Ce vampire était peut-être une chance de retrouver sa famille. Ses parents. Ses souvenirs.
En marchant d'un pas déterminé dans les rues de la strate gnomique, il s'efforça pourtant d'étouffer cet espoir. A cause de ses souvenirs embrouillés, impossible de savoir si le vampire était un allié ou un ennemi. Et Laz préférait éviter de prendre le risque. Tant qu'il ignorait si cette personne était de son côté ou du côté de ceux qui voulait le tuer, il se refusait à lui adresser la parole et à l'approcher de trop près.
Laz passa donc une bonne partie de la journée, et ce, jusqu'au départ de la Délégation dans l'après-midi, dans un étrange brouillard. Son esprit, son ouïe et son odorat entièrement focalisés sur le vampire qui lui était si familier. Il espionna chacune de ses conversations, brossa un portrait mental de chacune des personnes avec qui il échangea plus de trois mots, s'éloigna de lui chaque fois qu'il s'approchait d'un peu trop près et fit quelques erreurs de service tant il était concentré sur le vampire. Si ces compagnons ne firent aucune remarque, mettant cela sur le compte de la fatigue et de la nouveauté du poste pour le jeune elfe, deux personnes avaient bien remarqué que Laz était distrait par tout autre chose que la fatigue. Deux personnes dont il aurait préféré ne jamais attirer l'attention. Cependant, lui-même trop absorbé par l'espionnage du vampire, il ne le remarqua pas.
Aussi, ce fut une totale surprise pour le jeune homme lorsqu'on lui demanda de rester au Palais un peu plus tard que prévu. A la fin de son service, la terrifiante gouvernante gnome le guida dans les entrailles du Palais jusqu'à une porte toute simple, qui devait probablement mener, pensa Laz, à des quartiers de serviteurs. Sur l'injonction de la gnome, il frappa trois coups à la porte et entra dans la pièce après en avoir reçu l'autorisation d'une voix provenant de l'intérieur.
Laz passa prudemment la porte et fut surpris de découvrir un boudoir richement décoré derrière une porte d'apparence si simple. Les tentures, toutes en dégradés de bleus et de vert, donnaient une sorte de dimension aquatique à la pièce, impression renforcée par les deux petits bassins sur les côtés de la pièce dans lesquels barbotaient tranquillement quelques lotus et petits poissons. La pièce était séparée en deux par un long chemin de verre qui arrivait jusque devant la porte et passait sous les pieds de Laz. Sous cette plaque de verre, des gras galets noirs et gris s'étalaient et une rivière perpétuelle courrait entre eux. Des rideaux dans les mêmes nuances de vert et de bleus que les tentures au mur pendaient çà et là, donnant à la pièce une féerie poétique qui laissa Laz béat d'admiration.
Dans le fond de la pièce, une sorte de petit salon avait été installé. Des fauteuils et causeuses d'aspect confortable, dans les mêmes tons que le reste de la pièce, entouraient une petite table rectangulaire en verre, remplie d'eau dans laquelle trempaient de longues plantes aquatiques et autres algues. Sur la table, un petit présentoir à pâtisseries avait été installé, ainsi qu'un service à thé. Laz nota avec amusement que le service à thé et les pâtisseries étaient assorties aux couleurs de la salle. Même le thé contenu dans l'élégante théière dégageait des effluves de lotus et une étrange odeur de mer. Le jeune elfe s'approcha, espérant tout de même que nul n'avait osé mettre du poisson dans le thé, pour obtenir une telle odeur d'eau salée.
Deux silhouettes sortirent soudain de l'ombre pour prendre place sur l'une des causeuses, et Laz posa immédiatement un genoux à terre en reconnaissant ceux qui l'avaient convoqué dans cette étrange pièce.
Assis face à lui se tenaient Leurs Majestés le Roi et la Reine des Gnomes.
VOUS LISEZ
La Citadielle d'Elzira
FantasíaLaz ne devrait pas exister. Ses parents ont commis un crime en lui donnant naissance, car il est un hybride. Depuis des années, il a fuit sa strate d'origine pour échapper à ceux qui voulaient sa mort. Et il n'a jamais revu ses parents. Mais on ne p...
