Chapitre 10 : Confessions nocturnes

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Laz n'en pouvait plus. Il avait l'impression que, simplement parce qu'il avait décidé de se confier à Sasha et Kieran, le Soleil avait ralenti sa course juste pour faire monter son stress. Même le ballet répétitif et normalement apaisant de sa pioche qui grignotait la roche ne parvint pas à calmer ses nerfs. Il était à fleur de peau, et tous ses collègues le sentirent. Cela inquiéta d'ailleurs Kieran, mais Laz se contenta d'un rapide « ce soir », qui convint également à Sasha.

A la pause, le jeune elfe toucha à peine sa nourriture et ne décrocha pas un mot de toute la pause, les mâchoires résolument serrées. Kieran, comme à son habitude, ne s'en formalisa pas et fit la conversation à lui tout seul. Sasha en revanche, plus sensible à l'humeur de son collègue aux oreilles pointues, parut se renfrogner au fur et à mesure que le Soleil poursuivait sa course.

Résultat, tous accueillirent la fin du Cycle Solaire avec soulagement. L'orage qui grondait dans la tête de Laz semblait avoir affecté toute l'équipe, et même Kieran avait fini par perdre un peu de sa bonne humeur. La remontée des Escaliers jusqu'à la strate humaine se fit en silence, tout comme le trajet jusqu'à l'appartement de Kieran et Sasha.

A chaque pas, Laz avait l'impression que son cœur résonnait un peu plus fort dans sa poitrine. Sur le trajet, il dû se retenir une centaine de fois de faire demi-tour. De fuir, de courir jusqu'à la Fosse et s'y réfugier, se dissimuler dans les ombres, ne pas remettre un pied dans la strate gnomique avant que tous ses habitants n'aient oublié son nom et son existence. Mais à chaque fois, Sasha le frôlait sans vraiment y prendre garde, ou Kieran lui adressait un sourire rayonnant, et Laz ne pouvait s'y résoudre.

Ils étaient ses amis. Ses vrais amis, ses seuls amis. Ils l'avaient aidé quand il en avait eu besoin, n'avait jamais posé de questions sur son passé, l'avait toujours couvert lorsqu'il était en danger, l'avait toujours hébergé lorsqu'il le demandait. Laz n'était pas familier du concept de loyauté, mais il ne pouvait ignorer tous ce que les deux amis avaient fait pour lui, et il refusait de trahir la confiance qu'on lui avait accordé. C'était l'un de ses seul souvenirs : la voix de son père qui lui disait « la confiance se mérite ».

Kieran et Sasha lui faisaient confiance. Il ne pouvait plus leur mentir. Pas alors qu'il était en danger et que par conséquent, eux aussi. Pas alors qu'ils l'avaient tant aidé, sans jamais poser la moindre question, sans jamais attendre rien de lui en retour. Juste parce qu'ils étaient gentils. Juste parce qu'ils étaient ses amis.

De plus, le sentiment de sécurité qu'il ressentait chaque fois qu'il entrait dans leur appartement – comme à l'instant – lui donnait presque l'impression d'être à la maison. Dans un endroit où il se sentait suffisamment confortable pour pouvoir envisager de l'appeler son chez-lui. Car son pied-à-terre dans la Fosse n'était pas chez lui. C'était un endroit où il pouvait dormir sans risquer de se faire égorger la nuit. Point.

S'il fallait véritablement qu'il soit honnête avec lui-même, Laz adorait l'appartement de Sacha et Kieran.

Il n'était pas très grand, et devait ressembler à un taudis quand Sacha avait aménagé, mais le vampire en avait un endroit vivable et Kieran en avait fait un endroit chaleureux.

L'humain avait meublé l'appartement avec goût, couleurs et joie de vivre, à l'image de sa personnalité. Les coussins, tableaux et autres décorations avaient fleuris ici et là, donnant de la vie à un appartement qui comportait au départ le strict minimum en termes de meubles.

Laz voulut prendre possession d'un coussin pour s'asseoir à même le sol, comme à son habitude. Il voulait que cela sorte, qu'il puisse tout raconter le plus vite possible, comme si en parler rapidement aiderais à mieux faire passer la pilule. Cependant, Kieran ne l'entendit pas de cette oreille et l'envoya se laver et se changer avant de le forcer à manger sans tenir compte des faibles protestations de son ami.

Même si Laz aurait préféré affronter ce moment désagréable le plus rapidement possible, il lui fallut reconnaitre que prendre un peu de temps pour lui et pour se recentrer lui fit du bien. Cela lui permit de calmer les battements erratiques de son cœur, et de réfléchir à comment il allait bien pouvoir expliquer qui il était et ce qui lui était arrivé sans que ça ne paraisse trop brouillon. Ce qui risquait d'être compliqué, puisqu'il avait l'impression que les évènements étaient mélangés dans sa mémoire. Son récit risquait de de ne pas être très clair.

Lorsqu'il revint au salon, Kieran lui fourra un bol dans les mains, l'obligeant à manger. Sans un mot, Laz avala la nourriture sous le regard inquiet de Sacha et reposa son couvert.

-Il faut que je vous parle.

-On s'en doutait un peu, Laz.

Le ton sarcastique du vampire ne fit même pas ciller le jeune elfe. Kieran, plus empathique, s'installa à ses côtés avec un air inquiet.

-Tu sais que tu peux tout nous dire, pas vrai ?

Il chercha du regard l'approbation de Sacha, qui se contenta de hausser un sourcil, l'air de dire « Evidemment ».

Le jeune elfe prit une inspiration.

-Je suis désolé. Par ma faute, vous êtes en danger. Alors je vais tout vous dire, et après, vous déciderez ce que vous voulez faire de moi.

De toute évidence, à voir la tête de ses deux amis, ils avaient l'intention de le protéger envers et contre tout, mais Laz savait que son histoire pouvait changer la donne.

-Comme vous savez, je suis un hybride. Le fils d'un elfe et d'un vampire. Je ne me souviens pas bien de mes parents. C'était deux hommes gentils, qui m'aimaient et qui s'aimaient. Ils m'ont cachés au Haut-Conseil et à Nivek pendant des années. Quand les autorités m'ont découvert, ils se sont battus pour me faire gagner du temps et m'ont jeté dans l'Escalier. C'est comme ça que j'ai atterri dans la strate humaine.

Laz fit une pause avant de reprendre.

-En temps normal, Nivek n'aurait pas accordé son attention à un hybride comme moi. Les hybrides nés de vampires et d'elfes sont extrêmement faibles, et moins de 5% d'entre eux survivent au-delà de l'âge de quinze ans, bien avant que la folie ne les prenne. La plupart du temps, ils sont laissés tranquilles. On les surveille, juste pour être sûrs qu'ils meurent durant l'adolescence. Mais pas moi. Parce que mes parents n'étaient pas n'importe qui.

-C'est-à-dire ?

Laz eut un pauvre sourire.

-C'est difficile à dire. Comme je vous l'ai dit, je ne me souviens pas bien de mes parents. Mais je me souviens d'Esandryl.

Sacha eut l'air d'avoir avalé de travers.

-Esandryl le Haut-Prêtre ?

-Lui-même. Il venait souvent nous rendre visite. Mes souvenirs sont flous, mais je crois bien qu'il a eu une prophétie.

-Une prophétie sur toi ?

La voix de Kieran tremblait légèrement. Les prophéties étaient extrêmement rares, et les protagonistes desdites prophéties encore plus rare encore. Chaque prophétie était destinée à s'accomplir, et pouvait changer à jamais le visage de la Citadielle.

Laz hocha la tête.

-En tous cas, c'est ce qu'il croyait. Je ne sais pas ce qu'elle dit. Mais je sais qu'Esandryl et mes parents voulaient le cacher à Nivek. Et à raison : quand celui-ci a appris pour la prophétie, il a ordonné ma mort.

Il y eut un silence. De toute évidence, Kieran et Sacha avait besoin de digérer ce que venait de leur révéler leur ami. Ce fut Sacha qui se reprit le premier.

-Bon, alors, c'est vrai que présenté comme ça, c'est pas très réjouissant. Mais pourquoi serait-on en danger ? Personne ne sait que tu es ici, pas vrai ?

Laz fit la grimace. Le ton de Sacha se fit plus pressant.

-Personne ne sait que tu es ici, pas vrai ?

-... Il est possible que maintenant, quelqu'un sache.

La Citadielle d'ElziraDes histoires addictives. Découvrez maintenant