Chapitre 2 - Les Jeunesses Citoyennes

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Louise retira ses lunettes d'un geste agacé et passa sa main dans ses cheveux blonds. Il était temps de se plonger dans un bon bain pour tenter d'oublier cette satanée expérience. Cela faisait quelques mois maintenant que son père l'obligeait à participer à cette version beta de simulation de vie en communauté. Elle se souvenait encore de la conversation absurde qu'ils avaient eue :

- Louise, tu n'as pas le choix. J'ai dû me battre et mobiliser toutes mes influences politiques pour que tu aies une chance d'être sélectionnée. Alors, que tu le veuilles ou non, tu te prêteras à ce projet. Tu ferais bien de te surpasser pour mériter ta place au sein du comité décisionnaire des Jeunesse Citoyennes. Si ce n'est pas le cas, ta mère et moi, nous serons contraints de te couper les vivres.

Louise avait toujours été habituée à avoir tout ce qu'elle désirait, ne manquant jamais de rien. La dernière voiture électrique haut de gamme quand ses amis devaient se contenter des transports collectifs, les nouvelles consoles de jeux ou encore les dernières technologies inédites sur le marché. Elle restait convaincue que ses parents ne lui retireraient jamais ses moyens financiers. Cet argent, même si elle ne l'avait pas gagné à la sueur de son front, ses parents le lui devait. Louise était constamment en colère contre son père, contre la société. Du haut de ses seize ans et depuis qu'elle était enfant, elle avait pris plaisir à s'informer sur le monde, l'économie, la politique, l'écologie, en somme tout ce qui touchait de près ou de loin à l'humanité. Et en cette année 2050, la planète était déjà condamnée, les générations futures naissaient enchainées à un destin de souffrance, fruits d'une égoïste obstination. L'humanité, épuisée par sa propre arrogance, avait troqué son avenir contre une illusion de progrès. Elle savait que la course effrénée ne s'arrêterait pas, que l'homme continuerait à dévorer ses propres chances, ignorant avec force la tragédie qui se déployait sous ses yeux. Le futur n'était qu'un abysse sans fond, un sombre tableau où chacun avait peint sa propre extinction. Les regrets étaient la seule récompense pour ceux qui avaient ouvert les yeux. Peut-être que c'était dans cette résignation qu'elle trouvait une étrange liberté. Il y avait en elle une lueur, une invitation à vivre intensément malgré l'inexorable. Puisqu'il était trop tard pour agir, autant ne rien faire, profiter du temps qui restait. Cesser de chercher du sens là où il n'y en avait plus. Brûler la vie par les deux bouts était la seule chose qui lui donnait encore l'impression d'être vivante. Cependant, malgré ses réticences initiales, elle s'était prise au jeu. 

Chaque soir, à l'heure convenue, elle revêtait ses lunettes connectées pour se plonger dans cet univers utopique, aussi artificiel qu'enivrant, réservé exclusivement aux Jeunesses Citoyennes. Ces Jeunesses regroupaient tous les adolescents âgés de quatorze à dix-huit ans. Une adhésion obligatoire imposée par les nations, permettant ainsi aux gouvernements du monde de "former la jeunesse à la protection et la pérennisation de l'humanité". Un projet ambitieux ayant vu le jour des décennies plus tôt. L'échec de la société telle que nous la connaissions autrefois avait été partiellement admis et des solutions avaient été mises sur la table des négociations. Les Jeunesses étaient le dernier espoir d'une humanité qui semblait condamnée, une génération forcée de porter le fardeau d'une planète épuisée par les erreurs de ses aînés. On avait dès lors compris qu'il était essentiel de miser sur l'éducation des nouvelles générations pour remédier aux choix délibérés de surconsommation qui avaient marqués les derniers siècles. Nous savions que l'humanité devait prendre des mesures draconiennes pour réduire ses émissions de carbone et lutter contre les inégalités mondiales. Les catastrophes naturelles s'étaient multipliées à une vitesse déconcertante, il n'était plus question de distinctions entre pays développés et en développement, mais plutôt d'accepter ce qui avait été le déni de générations entières : nous étions en train de tuer la terre qui nous permettait de vivre. Il s'agissait de faire renaître l'espoir et de devenir les acteurs d'une rédemption nécessaire. En 2032, le jour du dépassement, c'est-à-dire le jour où l'humanité avait déjà consommé toutes les ressources naturelles que la Terre pouvait régénérer en une année, vivant à crédit pour les mois restant, survint le quatre janvier. 

C'est à ce moment-là que l'idée des Jeunesses Citoyennes vit le jour, offrant une lueur d'espoir au milieu de ce chaos imminent. Afin d'échapper à notre modèle sociétal défaillant, une plateforme de réalité virtuelle fut mise au point. Pendant des dizaines d'années, chercheurs, scientifiques, philosophes, sociologues, développeurs et politiciens du monde entier se réunirent pour concrétiser ce qui est désormais une version de test du projet le plus ambitieux jamais réalisé en collaboration avec l'ensemble de l'humanité. Louise avait compris que les conflits humains, stériles et futiles, s'effacent devant la réalité d'un avenir commun en péril. Le silence de la Terre allait tôt ou tard dénoncer l'échec collectif de la pire espèce que la planète ait porté. Fruits d'efforts colossaux, cette plateforme visait à repenser notre façon de vivre. Il s'agissait d'une invitation à explorer un monde alternatif, où les barrières de l'ancien système étaient abolies, où les idées innovantes pouvaient éclore tandis que la collaboration sans frontières était encouragée. Ce projet titanesque représentait une opportunité unique de repenser nos valeurs, nos choix et nos modes de vie, dans l'espoir de créer une société plus équilibrée, harmonieuse et respectueuse de l'environnement. Alors que la version test était lancée, l'humanité attendait avec impatience de voir si cette immersion virtuelle pouvait être le catalyseur d'une véritable transformation. Promettant monts et merveilles, ce jeu déployait un univers où les paramètres d'une société responsable étaient programmés, une société qui ne consommait que ce que la Terre pouvait offrir et rien de plus. L'humain avait misé sur les avancées technologiques pour le sauver de lui-même. 

Dans cette réalité alternative, le temps n'échapperait pas à cette prise de contrôle : une heure de jeu équivalait à une journée de vie, permettant une formation accélérée, teintée de désespoir dans cette course contre la montre. Une sélection aléatoire parmi les adolescents du monde entier avait garanti un échantillon représentatif des futures générations. Des milliards de parents inscrivirent leurs nouveau-nés à ce programme ambitieux, dans l'espoir de former l'élite de demain. Grâce aux récentes avancées scientifiques, il était possible de partager une expérience virtuelle avec des Chinois, des Russes, des Italiens, des Indiens, des Africains ou des Américains, sans avoir aucune connaissance de leur langue maternelle. Tout était traduit en temps réel par une intelligence artificielle, créant une expérience immersive et interconnectée.

Au cœur de cette simulation, l'objectif était d'éveiller l'intérêt de la jeune génération et de stimuler leur conscience citoyenne. Le jeu se présentait comme une opportunité unique de transcender les barrières culturelles et linguistiques, favorisant ainsi la compréhension mutuelle et la coopération mondiale. Dans cet univers, l'espoir et le potentiel de l'humanité semblaient renaître, offrant une lueur d'espoir dans une réalité autrement sombre et incertaine. Au sein de ce jeu en apparence idyllique, un panel de jeunes avait été sélectionné. Cependant, derrière cette façade se dissimulaient une pléthore de règles contraignantes : le nombre de participants de la première version demeurait un mystère. Dans ce jeu, la compétition, inhérente à son fonctionnement, représentait une véritable contradiction avec les valeurs qu'il prônait. Louise était perplexe face à cette réalité où l'avenir de l'humanité reposait sur des critères de performance et de score. En effet, les actions entreprises pendant le jeu permettaient d'accumuler ou de perdre des points. Chaque joueur commençait avec cinq points. Si vous arriviez à zéro, cela signifiait que vous étiez tout bonnement exclu du programme, tandis que parvenir à cent garantissait votre place au sein du comité décisionnaire des Jeunesses Citoyennes. 

Ce comité, détenteur d'un pouvoir législatif et exécutif, était censé incarner le plein potentiel de l'humanité. Il devait regrouper les futurs citoyens capables de générer le changement que les anciennes générations voulaient voir dans le monde. Si l'avenir était de soumettre les jeunes à une pression intense, se battant pour prouver leur valeur et obtenir leur place, alors Louise n'en voulait pas plus que ce que lui promettait le monde réel. Chaque participant se voyait attribuer un identifiant, dissimulant ainsi sa véritable identité. De plus, ils étaient représentés par des avatars aux caractéristiques physiques aléatoires, rendant impossible de savoir qui se cachait derrière chaque figure virtuelle. Vous auriez pu traire une vache avec votre propre cousin que vous ne le sauriez pas. Aucune conversation permettant d'identifier une personne dans le monde réel n'était tolérée. Et surtout, la règle principale était de garder secrète votre participation, sous peine de mettre votre famille et vous-même en danger, en étant exposés à de lourdes sanctions pénales. 

Cependant le père de Louise avait déployé des efforts considérables pour que sa fille puisse prendre part à ce jeu, et son acharnement avait payé. Louise avait reçu ses lunettes connectées un beau matin, il y a quelques mois déjà.

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