III

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Elle ouvrit les yeux.
Le soleil venait à peine de se lever et la faim devenait de plus en plus difficile à supporter. Pas cette faim simple et bruyante que l'on apaise avec du pain ou de la viande, mais une autre, plus sournoise, plus intime. Une faim qui s'installait derrière les tempes, faisait vibrer sa poitrine et laissait un goût de manque au fond de la gorge.

Son ventre se contracta, comme si son corps tentait de rappeler à son esprit ce qu'il réclamait réellement.

Des souvenirs.

Elle remua doucement sous les couvertures, cherchant à ignorer cette brûlure si familière. Sa main trouva machinalement le petit pendentif qu'elle portait toujours autour du cou. Elle le fit tourner devant ses yeux, ses doigts lisant les motifs si particuliers du métal comme on lirait un texte ancien. Pendant un instant, la sensation se calma. Puis revint, encore plus vive, perçant son ventre, tranchant net sa contemplation.

Elle devait atteindre Bilgewater au plus vite. C'était sa seule piste et la situation devenait intenable. Chaque jour sans se nourrir émoussait un peu plus son masque, grignotait ses pensées, la rendant plus irritable et nerveuse. Elle savait déjà comment cela allait finir.

Elle remit sa robe rouge. Chaque geste était devenu un rituel. Si elle ne pouvait pas remettre de l'ordre dans sa vie, elle pouvait au moins en remettre dans ses vêtements. Sous sa peau, pourtant, quelque chose se tordait d'impatience.

Elle aurait pu se nourrir la veille.
Elle aurait dû.

Ses lèvres se pincèrent dans une moue contrariée. Quelque chose l'en avait empêchée. Une faiblesse stupide et pourtant familière. Elle se surprenait elle-même à apprécier autant leurs échanges, à retarder l'inévitable pour quelques mots, quelques regards.

Son reflet la fixa dans le miroir.

Terne. Vide. Epuisé.

Jolie.

C'est comme ça qu'il l'avait décrite.

Elle eut presque envie de rire. Un prédateur affamé jouant à être humaine, voilà ce qu'elle voyait.

Sa queue de renard vibra dans son dos, incontrôlable. Il était temps d'y aller.

Elle prit une profonde inspiration, puis remit en place son masque jovial d'un simple sourire venant illuminer son visage.

Ses pas la portèrent presque instinctivement hors de sa cabine.

Lorsqu'elle ouvrit sa porte, Yasuo l'accueillit, endormit, assis en tailleur, appuyé contre l'encadrement de la porte menant à sa cambuse inconfortable. Il l'avait volontairement laissée ouverte pour surveiller la sienne, tenant toujours son sabre en main.

Un sourire plus tendre se dessina inconsciemment sur ses lèvres. Le visage endormi de Yasuo contrastait avec l'air bourru et froid qu'il affichait à son habitude. Un visage calme, marqué par des années difficiles et traversé par une longue cicatrice horizontale sur son nez. Une marque de son histoire qui l'intriguait plus qu'elle ne se l'avouait.

Il refusait toujours de parler de lui, de ce qu'il cherchait ou ce qu'il voulait.

Mais elle finirait par savoir. D'une manière ou d'une autre.

Elle s'attarda un instant. Elle lui trouvait une certaine beauté.

Sa mâchoire carrée, ses cheveux coiffés en une queue-de-cheval approximative, dessinaient le portrait d'un homme aguerri. Tout chez lui était empreint de pragmatisme. Simplement enveloppé d'un épais tissu dans un triste état — sûrement une vieille cape à capuche rapiécée qui se confondait désormais avec une simple écharpe bleue effilée. Même son vieux pantalon bleu, râpé par le temps, était maintenu par une vieille corde effilochée. Il était surprenant que ce bricolage réussisse à maintenir son sabre en place, et elle entretenait l'espoir de la voir un jour céder, emportant le reste dans sa chute. L'idée la fit sourire.

Son apparence était si simple : honnête. Un aspect qui contrastait fortement avec les habits sophistiqués et exubérants qu'elle portait. Elle l'enviait.

Il était là, torse nu, exposant des muscles entretenus sans recherche d'esthétisme, mais faisant naître en elle une chaleur troublante.

Ahri fit un pas en arrière. Ses sourcils se froncèrent dans une grimace d'incertitude. Elle avait toujours eu du mal à différencier son désir de son autre appétit plus particulier. Les deux se confondaient, se nourrissaient l'un de l'autre, jusqu'à devenir indissociables.

Il n'aurait pas dû survivre aussi longtemps avec elle. Mais, son instinct était trop affûté... Sa retenue, admirable — et terriblement frustrante. Elle aimait cette résistance presque autant qu'elle la haïssait. La faim gronda de nouveau.

Il lui fallait une solution.

Elle ne pouvait pas s'attaquer au capitaine, trop risqué, et elle avait besoin de lui pour terminer son voyage. Un membre de l'équipage, en revanche... On ne remarquerait pas son absence. Pas trop.

Ou alors... Yasuo ?

La tentation pulsa une dernière fois, insistante, puis elle détacha son regard des lèvres entrouvertes de Yasuo. Ses pas s'élancèrent dans le sombre corridor — sans le réveiller.

Le quartier de l'équipage n'était pas loin. 

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