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Le vent soufflait dans nos cheveux rêches, séchant les larmes sur nos joues tout en faisant pleurer nos yeux, faisant frissonner nos corps maigres et ensanglantés. Nous avions essuyé une énième tempête de sable, celle-ci ayant emporté notre nourriture, notre eau, nos couvertures, tout. Sekou n'était plus avec nous. Il était parti en éclaireur dans une grotte, était revenu avec un bras en moins, puis était mort des suites de ses blessures.

Sariane tomba. De mes dernières forces je la relevai avec l'aide de Bradley. Dans un élan de folie, nous nous étions tous mis à rire. Nous en avons eu assez d'être tristes en permanence, j'imagine que c'est pour cette raison que nous nous étions mis à chanter en chœur. Nous chantions plusieurs chansons en même temps, c'était étrange, nous étions heureux pour la première fois depuis des mois. J'étais bras dessus bras dessous avec Sariane, Bradley avec Zachariah (aussi peu probable que ça puisse être), et Mandrion avec Bintou. Notre groupe formait une espèce de chorale romanesquement émouvante.

C'est comme ça que nous avions marché jusqu'à Salt Lake City. En fait, c'était peut-être comme ça que nous avions marché jusqu'à Salt Lake City. Je ne savais pas si nous délirions, si je délirais. Je ne savais plus. J'étais affamée et déshydratée, comme les autres, et malgré l'épicerie abandonnée qu'il devait rester selon les dernières indications de Sekou, il nous fallait déjà l'atteindre. Nous avancions en zigzag, comme des alcoolos sortant du bar un vendredi soir, et en dépit de notre allure bancale, nous y sommes arrivés. J'étais entrée la première, et, suivant les indications de Sekou, j'avais pu trouver la trappe menant au sous-sol. L'ayant relevée avec l'aide des garçons, je m'y étais faufilée.

Après avoir allumé ma lampe-torche, je crus avoir trouvé le Graal.

Un flot de nourriture et de bouteilles d'eau semblait émerger des murs et du sol. J'appelai les autres en leur disant de descendre, remerciant intérieurement Sekou.

Ce soir-là nous avions mangé et bu à son honneur, n'oubliant pas que lors de ses dernières secondes, il n'avait pensé qu'à nous, qu'à notre survie, pendant que lui souffrait et mourait, sachant pertinemment qu'il ne passerait pas la nuit il s'était efforcé de nous annoncer un point de ravitaillement.

Un point de ravitaillement d'autant plus intéressant pour moi car d'après Bintou, cette épicerie aurait été tenue par une femme du village "aux cheveux couleur du ciel". Elle était partie en quête de nourriture pour la tribu, était tombée sur cette épicerie puis avait décidé de rester. Elle allait prévenir tout le village par n'importe quel moyen, en avait parlé à Bintou qu'il l'avait suivie, mais avait mystérieusement disparu avant d'avoir pu informer tout le monde.
Pour le bien de Joe, Bintou n'en avait pas parlé, et n'en parlerait pas tant qu'ils ne l'auraient pas retrouvée, morte ou vive. Ce détail m'avait alarmé car, rappelez-vous, j'avais promis de retrouver cette maman, et je préférais grandement qu'elle soit vivante.

Autre détail alarmant, nous nous étions réveillés le lendemain ligotés à des chaises, un petit garçon taillant une sorte de poignard en bois avec son couteau devant nous.

« Alors comme ça, messieurs dames, ça vient piller le sous-sol et ça a le culot de dormir ici. Bien, avant que vous ne me demandiez qui je suis, je m'appelle Lucæ. Et, jusqu'à nouvel ordre, vous êtes mes prisonniers.»

Je fus prise d'une crise de fou rire, aussitôt suivie de tous mes amis, sauf des adultes, qui se contentèrent de sourire. Le dénommé Lucæ sembla s'énerver, puis son regard croisa un miroir posé au sol. Il serra les dents, sortit de la cave en faisant claquer la trappe, nous laissant dans le noir, faisant taire nos éclats de rire. Quelques longues secondes s'écoulèrent avant que Sariane ne s'exprime :

« Il est pas trop mignon ?

-Un peu susceptible, quand même, répondit Bradley,

-Je pense qu'il sait qu'il n'est pas vraiment effrayant ni imposant, ajoutai-je,

-Il m'a fait de la peine, honnêtement, renchérit Sariane.»

Je haussai les épaules, ce gamin nous avait quand même assis sur des chaises et fermement ligotés, mais je n'étais pas sûre qu'un petit un mètre trente huit avec des bras si fins et une carrure si fragile puisse accomplir cet acte en si peu de temps, ce qui semblait indiquer qu'il n'est pas seul.

C'est tout en réfléchissant à cela que j'essayais vainement de dégager mes mains attachées sans même pouvoir les desserrer ne serait-ce que pour laisser une chance à mon sang de bien circuler.
Alors que j'étais en train de m'user les mains pour rien, j'entendis un bruit de couteau, ce qui me fit tout de suite sourire. Je l'entendis encore plusieurs fois avant de sentir mes mains redevenir libres. Sentant le parfum de la personne derrière moi, je reconnus tout de suite Sariane, une des rares personnes à avoir une dextérité une centaine de fois supérieure à la mienne.

Si vous avez l'habitude de lire des romans ou de voir des films dans lesquels les personnages sont dans ce genre de situation, vous devez savoir qu'ils se détachent toujours (ou presque) mais, croyez-moi, ce n'est pas si simple que ça en a l'air.

La trappe s'ouvrit et Lucæ apparut, seul, avec son couteau à la main. Une fois descendu il nous regarda, puis sursauta.

« Mais... j'les avais fait correctement les nœuds, comment vous avez fait ?

-Ils ont de la chance de m'avoir parce que tu vois, je suis comme toi, j'ai toujours un couteau sur moi, lui déclara Sariane en agitant son couteau en l'air, et la dextérité c'est moi en personne. »

Lucæ la regarda longuement avant qu'un petit sourire vint se ficher sur son visage. Il nous reluqua un par un et finit par venir nous serrer la main à tous, en gardant son couteau dans son autre main. Bintou et Zachariah me regardèrent, mais je leur fis rapidement comprendre par un non de la tête que personne n'allait toucher le petit.

« Je sais qu'en pensant à moi vous vous dites "le petit", mais arrêtez, sérieusement, j'dois avoir maxi un an de moins que celle aux cheveux roses.

-C'est toi qui a fait les nœuds ? m'autorisai-je à demander,

-Bien sûr que oui, me répondit-il en riant, comment tu crois que j'ramènerais toute ces denrées que vous avez englouties sans état d'âme si je savais pas faire de nœuds et que je n'avais pas un minimum de force ?

-On pensait que tu étais accompagné, expliqua Sariane,

-Et bien non, je suis seul depuis plus de quatre ans à présent.»

Pendant que mon amie discutait avec notre "gardien", j'analysais le physique de ce dernier. J'avais extrêmement mal estimer sa taille, il faisait environ la moitié d'une tête de moins que moi seulement, et étant plus proche de lui je pouvais maintenant discerner d'assez imposants muscles que je n'avais pas eu le loisir d'observer étant encordée à ma chaise. Il portait un t-shirt foncé maculé de sang séché, et le regardant d'un peu plus près, je découvris une belle cicatrice, épaisse et longue, partant d'en dessous de la clavicule droite et disparaissant sous son maillot. J'observais aussi une petite balafre sur son visage, loupant de peu son œil droit. S'apercevant que je le dévisageais, il fit tourner son couteau dans sa main, ce que je pris pour un avertissement.

Étant depuis toujours une sorte de comédienne et adorant ajouter du dramatique à mes actions, je fis chauffer ma main droite, la leva au niveau de mon plexus, l'ouvrit et laissa le feu jaillir. Lucæ recula précipitamment, me regarda d'un air médusé, avala difficilement sa salive.

Fière de mon œuvre, et me rendant compte que j'aurais pu brûler mes liens et nous éclairer au lieu d'attendre que Sariane nous libère, je secouai la tête en esquissant un sourire et refroidis ma main.

Lucæ ne bougeait toujours pas et me fixait avec de plus en plus de courage. Je penchai la tête l'air de lui demander ce qu'il avait, et la réponse que j'obtins me laissa bouche bée.

Lucæ leva sa main au niveau de son plexus, l'ouvrit, et laissa l'eau jaillir.

Je suis qui je saisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant