Épilogue

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30 janvier 1945.

Madeline Gumpertz est assise à l'arrière d'une automobile en marche. Il y a trois jours, l'armée rouge a libéré le camp d'Auschwitz-Birkenau, et il y a trois jours, sa promesse faite il y a deux ans et trois mois s'est réalisée. Madeline est restée forte jusqu'à ce que la guerre se termine. Ses doigts s'entortillent entre eux. Elle est impatiente. Elle voudrait que la voiture roule plus vite.

À travers la vitre, Madeline dit adieu d'un regard à cet endroit où elle a élu domicile pendant trois ans. Les fils barbelés et les clôtures autrefois électrifiées ornent à jamais ce lieu maudit. Cet endroit désastreux dans lequel plus d'un million d'âmes se sont éteintes. Maintenant, elle en est certaine, plus personne n'y pourrira.

Ses yeux se tournent vers le ciel. Il est d'un bleu pâle saisissant. À présent, cette couleur reflète pour elle l'éclat de la liberté et la victoire de la paix. Elle se souviendra toujours de cette nuance, celle qui marque la fin de cet enfer.

Pendant deux ans et trois mois, elle a vécu, ou plutôt survécu ici. Ses souvenirs lui ont permis de s'accrocher à la vie. Il y a eu des moments difficiles et d'autres plus aisés. Le jour où la chef-gardienne Helga Ackert a amené son fils loin d'elle a été assurément le pire.

Pour combattre son impatience, Madeline se rappelle les événements des derniers jours. Premièrement, le camp a été évacué. Les SS ont amené quasiment tous les prisonniers qui étaient encore capables de marcher. Madeline les a vus quitter le camp, cachée. Elle voyait ces milliers de détenus piétiner la couche de glace qui recouvrait le sol. À leur passage, la neige s'est colorée. Elle est devenue sale. Le froid extérieur était sec et frappant. Madeline savait ce que ces malheureux allaient subirent, et beaucoup n'allaient pas s'en sortir. Helga fermait les rangs. Elle a jeté un coup d'œil en direction de la cachette de Madeline, a hoché la tête, puis a continué de marcher. Après tout ce temps, Madeline savait que ce hochement de tête signifiait «Au revoir». C'était la jeune chef-gardienne qui avait prié Madeline de se cacher. En deux ans, ces deux femmes ont construit ce qui ressemblait le plus à une amitié entre une juive et une SS. Deuxièmement, il y a eu l'arrivée de l'armée rouge. En découvrant le camp, les soviétiques ont été traumatisés. Dire que des milliers de gens avaient vécu dans de telles conditions pendant des années.

L'automobile se gare sur la frontière d'une propriété privée. Une magnifique demeure en pierre se trouve au centre du terrain. Madeline ouvre la portière et s'élance vers cette jolie maison. Elle ne veut pas attendre encore une seconde avant de le revoir. Elle court jusqu'à la porte d'entrée en risquant de tomber sur la couche de glace qui recouvre le chemin dallé. Arrivée au seuil, elle manque de se fracasser contre celle-ci. Et lorsque la porte s'ouvre sur une gente dame souriante portant un bambin dans ses bras, Madeline pousse un cri de joie. Entre l'hésitation et l'excitation, la dame dépose le petit garçon sur le pas de la porte. Madeline plaque sa main sur ses lèvres en tentant d'étouffer un sanglot de bonheur. Le petit fait un premier pas vers elle, puis un second. Madeline sait qu'il ne peut pas la reconnaître. Cela serait impossible. Ne pouvant plus se retenir, Madeline s'approche de son bébé et le prend dans ses bras. Elle l'étreint. Doucement, l'enfant passe ses petits bras autour de son cou. Après de longues minutes, il recule sa tête et Madeline peut enfin apercevoir son visage. Ses lèvres se fendent d'un sourire radieux lorsqu'elle découvre ses yeux. Ils sont identiques à ceux de son père.

En se redressant sur ses pieds, Madeline amène l'enfant avec elle, le collant contre sa poitrine. La gentille femme sourit toujours et Madeline peut discerner une larme qui perle sur sa joue. La jeune mère s'approche d'elle et lui prend la main.

Le SS qui aimait une juiveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant