A peine arrivé dans la salle de bain, Hayden ferma la porte d'un coup de pied sans même se retourner. Philippe eut tout juste le temps de reculer pour ne pas la prendre en pleine figure. Il avança la main vers la poignée pour l'ouvrir mais y renonça. Cette façon de fermer la porte, il la connaissait bien pour l'avoir lui-même pratiqué au même âge. Treize ans était une période difficile pour un garçon, alors mieux valait le laisser ruminer un peu seul plutôt que de lui donner l'impression de le materner. L'aîné des Dancourt se rendit donc dans sa chambre afin de trouver des vêtements secs qui soit à peu près à la taille de son cousin.
Hayden observait l'image de l'adolescent que lui renvoyait le miroir. Qui avait-il donc de divin dans ce visage qui peine à sortir de l'enfance avec son nez retroussé et ses quelques taches de rousseur ? Sept mois. Sept mois qu'il se débattait avec des souvenirs qui n'étaie pas les siens. Des souvenirs qui ne collaient même pas avec la mythologie. Sept mois qu'il se demandait s'il n'était pas tout simplement en train de devenir fou.
Presque toutes les représentations des dieux qu'il avait trouvé montraient des vieux baraqués avec des bardes et des chevelures aussi moutonneuses les unes que les autres. Mais ceux dont il se souvenaient ou plutôt dont il croyait se souvenir n'y ressemblaient pas du tout. Certains textes prétendaient qu'Hadès était laid et cruel. Malheureusement, pas d'illustrations dans ceux-ci. Et c'était bien dommage car si celles qu'il avait vu représentaient le canon de beauté de l'époque, alors oui, l'Hadès qui hantait son esprit était loin d'être un Apollon.
Ses cheveux en bataille rivalisaient d'anarchie avec leur couleurs allant de la tourbe noire à l'argile rouge. Il mesurait au moins une tête de moins que ses frères. Il avait le teint blafard et d'avantage la carrure d'un rat de bibliothèque que celle d'un athlète olympique. Son seul atout physique était ses yeux. Deux émeraudes éclatantes qu'il avait hérité de sa mère et dont il était fier. Et pour cause, des six enfants de Rhéa il était le seul à les avoir. Aujourd'hui ses cheveux étaient d'un banal châtain clair et ses yeux verts avaient perdu de leur éclat. Son regard se durcit soudain lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir.
- Comment ose-tu miséra...
Hayden se figea en voyant le mélange de peur et de surprise qu'affichait son cousin. Il y avait de quoi ! Cette voix, pourtant sortit de sa bouche, ce n'était pas la sienne. Elle semblait si impitoyable. Vite remis de ses émotions, Philippe montra un tee-shirt bleu ciel avec « big brother » écrit en grosses lettres sur la poitrine et un vieux bermuda à cordon qui semblait hésiter entre le gris et le kaki.
- Navré seigneur Hadès, mais toutes toges sont au lavage, dit-il faussement penaud.
Hayden esquissa un sourire désolé. Sans un mot, il alla s'assoir sur le bord de la baignoire. Ce ton supérieur, c'était ce qui fut à l'origine de la dispute avec ses parents, se terminant par la fameuse gifle. Il avait rembarré un professeur de la sorte. L'adolescent avait presque aussitôt oublié l'incident mais pas l'enseignant. Celui-ci convoqua ses parents qui, bien sûr lui firent une scène à leur retour, entrainant la réplique grossière qu'il avoua quelques minutes plus tôt à sa cousine. A la suite de quoi, il s'enferma dans sa chambre en espérant se calmer. Ruminant toujours tard dans la nuit, il décida de se rendre auprès de la seule qui pouvait le comprendre. Malheureusement, tous ces siècles passés en sommeil lui avait fait oublier à quel point Aphrodite pouvait être agaçante.
Accablé, Hayden fixait les gouttes de pluie dégouliner de ses cheveux jusqu'au tapis de bain. Il avait froid mais il s'en fichait. Il voudrait juste se rendormir pour quelques millénaires. Philippe le regardait sans trop savoir quoi faire ou dire pour le soulager.
- Ça va ? Demanda-t-il conscient de l'absurdité de sa question.
- Bof, répondit Hayden en haussant les épaules.
Le fils Dancourt se doutait bien que ce bof est un gros euphémisme pour décrire l'état de son cousin. Aussi, décida-t-il d'une autre approche.
- Quand l'as-tu dis à ma soeur ? C'était la fois où elle m'a jeté dehors pour une discussion hyper privée ?
Hayden acquiesça d'un hochement de tête.
- Donc deux mois. Ça ne fait pas si longtemps tu sais. Et encore moins à l'échelle d'un dieu. Aph le sais depuis des années. Et quand elle l'a découvert, elle a été encore plus chiante que maintenant, si tant est que ça soit possible.
Le garçon eut un vrai sourire amusé. Entendre un humain parler ainsi de la déesse et l'appeler par un diminutif, chose que même certains dieux hésitaient à faire, lui donnait envie de rire.
- Sept mois, dit-il simplement.
- Quoi sept mois ?
- Cela fait sept mois que je le sais. J'ai cru au début que c'était mon imagination ou les hormones et que ça allait passer. Mais ça n'a fait qu'empirer. J'ai fait des recherches sur Hadès, sur les autres dieux....
Sous couvert d'essuyer l'eau ruisselante sur son visage, Hayden balaya bien vite une larme. Déjà qu'il n'avait pas l'air très équilibré, il n'avait vraiment pas envie qu'en plus son cousin le vit pleurer comme un bébé.
- Et ? Demanda celui.
- Et presque rien ne correspond à ses soit-disant souvenirs.
- A ce point-là ? S'étonna Philippe.
Une fois, de plus, Hayden haussa les épaules.
- Les statues, les peintures ça ne ressemblent pas du tout.
- Mais c'est normal, le rassura Philippe. Les dieux avaient l'habitude de changer d'apparence alors si ça trouve leur véritable apparence personne ne l'a jamais vu. Zeus était toujours représenté comme un vieux barbu. Mais rien ne prouve qu'il n'est pas tout vert avec des tentacules roses fluo.
Cette fois, à la satisfaction de Philippe, Hayden pouffa de rire.
- Non pas vert. Mais tu as raison, les dieux sont.. enfin étaient très changeant et la mythologie a été écrite par des humains. Même si pour certains c'est basé sur des racontars d'immortels un peu trop bavard. Et merci parce que parfois j'ai vraiment l'impression que je deviens fou.
- C'est normal, répondit le jeune homme. D'accord tu es Hadès, mais tu es avant tout mon cousin. Alors je suis là pour t'aider.
- Merci pour ça aussi, parce qu'avec ma famille, enfin mon ancienne famille c'était plutôt du genre... compliqué.
- Ecoute, reprit le jeune homme en dégageant les mèches mouillé de son front. La première chose à faire c'est que tu prennes un bon bain chaud parce que tu as beau être un dieu, tu n'as aucun pouvoir et tu vas tomber malade à rester trempé comme ça. Ensuite rejoins nous dans la chambre de ma soeur. Je vais préparer un encas et nous en parlerons.
L'adolescent acquiesça et réalisant soudain, il demanda.
- Mais et vos parents ? On risque de les réveiller.
- Ne t'inquiète c'est la soirée poker de papa et maman a un sommeil de plomb. Elle ne se réveillerait pas même si une armée de dinosaures envahissaient la maison.
- Pratique.
- Oui surtout quand un dieu grec fugueur débarque en pleine nuit. Allez ! Au bain ! Ordonna Philippe en frictionnant les cheveux de son cousin.
Il s'essuya la main et sortit une serviette propre avant de quitter la pièce pour se rendre à la cuisine. Resté seul, Hayden hésita entre prendre une douche brulante ou glacée et un bon bain. Les images des « balnéion » de son palais avec son bassin circulaire en marbre gris où l'eau jaillit de cornes d'abondance incrustées, ses bancs et ses alcôves de pierre où il faisait bon s'alanguir en regardant les nymphes s'ébattre dans l'onde, lui revinrent à l'esprit. Il secoua la tête pour chasser le souvenir qui menaçait de devenir douloureux et ouvrit les robinets. Il régla la température. Il se déshabilla pendant que baignoire se remplissait. Pris d'un soudain frisson, il y entra bien vite.
A la cuisine, Philippe préparait un solide encas composé de pancakes, de tartines de beurre de cacahuète et confiture et de chocolat chaud avec des guimauves. Dans sa chambre, Aélys-Aphrodite s'était ré-installée sur le lit à trémousser au-dessus de son livre de géographie comme si rien n'était venu interrompre ses pseudo révisions.
A suivre....
VOUS LISEZ
Le retour des dieux
ParanormalAprès un sommeil millénaire, les dieux du panthéon grecs sont réincarnés de nos jours. Ignorants le pourquoi de ce retour, dotés de leur mémoire mais privés de leur pouvoir, certains y voient une seconde chance alors que d'autres ont pour ambiti...
