Mes parents sont devant moi. Maman sourit, ses cheveux de feu s'envolent. Papa rit. Ses cheveux roux s'emmêlent à cause du vent. J'ai envie de leur hurler de s'éloigner, que la tempête va les emporter, mais je suis muette. Je suis muette. Je ne sais pas comment parler. Je panique.
Je n'ai pas peur pour moi, je sais que le vent ne m'emportera pas. C'est impossible. Et je suis muette. Et ils sont toujours heureux, inconscients du danger qui menace leurs vies. C'est tellement frustrant. J'imagine ma vie sans eux. Devenir adulte. Avoir des enfants qui n'auront pas de grands parents. Ne pas les voir vieillir, s'assagir.
Je veux hurler mais je ne sais plus comment on fait. Je les regarde empoigner la main de l'autre avant de poser des yeux dégoulinants de tendresse sur mon visage. Je vois le vent s'enrouler malicieusement autour de leurs bustes, les serrer dans ses anneaux comme un immense serpent. D'ailleurs, au dessus de leurs tête se dresse un montre de fumée à la langue triangulaire et aux pupilles fendues et rougeoyantes.
Maman me fait un coucou rayonnant de bonheur de sa main libre. Papa pointe du doigt mes cheveux bruns, longs, et lourds. Le vent siffle. Longtemps. J'ai l'impression qu'il se moque de moi. Et puis il fond sur mes parents. Ils ne réagissent pas, pas une once de peur ne traverse leurs visages. Moi j'ai peur de vivre sans eux.
Et une fois que le serpent les a avalés, il se dirige vers moi en se trainant, un anneau après l'autre. Je voudrais fuir, mais en plus d'être muette je ne me rappelle plus comment on court. Je vois ses prunelles fendues s'embraser. Une terreur sans nom d'abat sur ma poitrine. Je me fait emporter par le vent.
Des branches percutent mon dos. J'ai beau tendre la main pour tenter de sentir un courant contraire, tout ce que reçoit c'est des griffures sur ma peau tendre. Je hurle le nom de mes parents. Je peux parler. Crier. Mais ça ne sert à rien. Je vais mourir. J'ai peur.
Je ferme les yeux...
Et je me réveille d'un coup, la respiration haletante et les yeux bouffis de larmes. La panique qui fait trembler mes mains s'évapore peu à peu et je retrouve péniblement mon rythme de respiration initial.
J'avale difficilement ma salive, et me redresse sur ma couche. J'entends la respiration des dix autres personnes qui semblent aussi agitées que moi par des cauchemars.
Je devrais m'enfoncer à nouveau dans le sommeil pour me préparer à la journée de demain qui s'annonce aussi éprouvante que celle d'y hier mais je ne peux pas me résoudre à plonger consciemment dans la terreur. Parce que je suis presque sûre que si leur liquide orange nous plonge dans une transe sirupeuse, elle nous souffle aussi nos cauchemars. Comme Tris et les simulations sauf que nous on peut pas abandonner. Et que c'est pour de vrai.
Ma vision s'habitue peu à peu à l'obscurité qui plane dans notre espèce de dortoir. Les murs luisent un peu, comme les moutons fluorescents qui ornaient le plafond au dessus de mon lit quand j'étais petite. Quand mes parents étaient encore en vie.
Une douleur sournoise griffe mon coeur. Je me retiens tout juste de gémir. Ils sont morts. Je ne les reverrai plus. Je souffle pour chasser la tristesse qui jette sa chape de plomb sur ma poitrine. Je fixe les lits en face de moi. Tous accrochés au mur, la salle est si haute que trois lits peuvent être disposés les uns au dessus des autres.
Je suis sur le lit du dessus de ma rangée, contre le mur du fond. Ainsi, je peux voir tous les corps se retourner, entendre toutes les voix gémir et crier, sentir tous les anciens parfums qui s'accrochent désespérément aux peaux de ceux qui m'entourent, et toucher du bout du pied les cheveux de celui qui dort devant moi ou ceux de celui en dessous de moi avec ma main. L'air a un goût de médicament âcre. Je déteste ça.
Je me débarrasse de l'épaisse couette qui recouvrait encore ma jambe gauche et jette mes pieds dans le vide. Je commence à les faire se balancer, savourant la caresse bienveillante du courant d'air sur mes orteils. Je me rends compte à quel point les câlins que nous partagions avec Romain et Sylvenie me manquent. J'ai tant besoin de tendresse.
Une main attrape ma cheville. Je frissonne. J'ai envie de hurler mais je me retiens. Je retire mes jambes, me couche sur le ventre et passe ma tête dans le vide pour regarder la personne qui dort en dessous de moi. La fille aux cheveux noirs et ondulés de hier soir me sourit timidement. Je lui rends sa mimique et l'invite à grimper sur ma couchette. Je m'efface pour la laisser monter, m'assois en tailleur et attend impatiemment qu'elle finisse de se hisser pour entamer une discussion.
Dans la pâle clarté de la pièce, les traits de son visage dépourvu de bouillie sont encore plus harmonieux. Elle s'assoit à côté de moi, et tourne sa tête dans ma direction. Elle remonte ses lunettes sur son nez en appuyant sur leur centre avec son index. Ses yeux bruns sont cerclés de cernes mais ils restent pétillants de vie.
Elle prend ma main. Je me raidis mais la laisse faire. Elle pose son dos dans sa paume gauche et fait courir les doigts de sa main droite sur ma paume tandis qu'elle se présente à voix basse.
- Je m'appelle Alvie. Et toi?
- Amandine.
- Tu es là depuis combien de temps?
- Hier je crois. Et toi?
- Deux mois.Elle sourit faiblement, mais son visage donne plutôt l'impression qu'elle a avalé quelque chose de aigre.
- Mais la tempête n'a commencé qu'il y a seulement deux semaines!
- Dans les pays riches oui. Dans les pays en développement comme le Congo ça fait trois mois. Mais personne n'en parle parce que personne n'a envie de faire attention à une population encore en sous-développement.
- Je suis désolée.
- Tu n'as pas à l'être, ce n'est pas de ta faute si le monde ne s'intéresse qu'à l'argent.
- Pourquoi tu bouges tes doigts dans ma main?
- Pour t'habituer au langage des signes manuel, pour que je puisse te parler pendant les repas.
- Comment t'as appris ça?
- J'adore apprendre, alors quand on m'a proposé de m'occuper d'un aveugle sourd qui arrivait dans mon école j'ai sauté sur l'occasion! Et puis, j'aime bien aider les gens. Enfin j'aimais...
- Tu pourras m'apprendre?
- Bien sûr!
- Pourquoi on est là?
- Je sais pas, ça fait deux semaines que j'essaie de comprendre. Depuis que j'ai trouvé comment résister au liquide orange en fait.
- Tu es restée plus d'un mois dans cette transe horrible?!Elle acquiesce et je sens un frisson parcourir mon échine. Je suis heureuse d'avoir réussi presque tout de suite à rester éveillée. Je comprends mieux la nature de ses immenses cernes même si je doute que je sois capable d'éloigner mes cauchemars pour l'instant.
- Mais je ne suis pas toute seule. J'ai remarqué que d'autres personnes restent éveillées quand on les pique. Elles font les mêmes gestes que tout le monde, t'as bien fait hier d'ailleurs, mais quelque chose dans leur regard prouve qu'ils sont conscients. Je ne sais pas si les Silhouettes Blanches le savent, mais en tout cas je ne me suis jamais risquée à faire autrement que les autres. Enfin sauf hier soir...
- Est ce qu'il y en a d'autre qui peuvent se réveiller comme nous ici?
- Oui, Eliot. Sur les douze personnes qui dorment ici, il n'y a que nous trois qui avons manifesté un quelconque signe de conscience. Peut être qu'il y en a d'autre qui n'osent pas se manifester par peur de représailles...
- Comment il est?
- C'est celui qui était assit à ta droite hier. On s'est un peu disputé avant hier alors il me boudait. Mais on se sent trop seul si on est pas proches l'un de l'autre, alors il ne met qu'une place entre nous quand il est fâché.
- Il vient d'où?
- De Suisse française.J'étouffe un lourd bâillement. Alvie me sourit, puis lâche ma main pour pointer le mur en face de nous. Il semble plus brillant, la couleur argentée s'intensifie de minutes en minutes.
- C'est bientôt l'heure du réveil, les Silhouettes Blanches vont bientôt arriver, je doit retourner dans ma couche. À bientôt Amandine!
- À bientôt Alvie...J'attends qu'elle soit redescendue puis je récupère ma couette, l'enroule autour de moi, pose ma tête sur mon oreiller et me recroqueville pour simuler le sommeil.
Peu de temps plus tard, je sens un flot de lumière doucher mes paupières.
Je me promets de comprendre pourquoi nous sommes là.
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Phobies
Science FictionLa radio grésille. Voilà quelques jours que les informations que nous essayons d'acquérir sont brouillées par le vent qui mugit là-bas, dehors. J'ai peur. Sylvenie et Romain aussi. Papa et Maman ne sont pas là. Je ne sais pas si on les reverra. ...