Deux semaines passèrent. Sans se souvenir de la totalité de sa soirée avec Étienne, Marc savait que quelque chose avait changé, chez lui comme chez son ami. Il ne se rappelait que de ses doutes au sujet d'Alice, et pas un soir ne passait sans qu'il entende "Faut pas que t'attendes."
Mais comment dire à Alice que quelque chose clochait dans leur relation, s'il n'était pas lui-même en mesure de mettre le doigt sur le problème?
Il était même allé jusqu'à demander à Étienne s'il s'était confié à lui durant leur soirée. Et son ami avait secoué la tête d'une façon pas très convaincante. Il ne voulait vraisemblablement pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, et Marc comprenait, mais il aurait aimé avoir un coup de pouce.
S'il n'avait jamais été un chaud lapin, pas seulement avec Alice, mais de façon générale, depuis ce fameux soir, il était soudainement devenu presque impuissant. Même tout seul dans sa chambre le soir, il n'arrivait à rien de concluant. Pourtant il ressentait la frustration, avait besoin de soulager cette tension qui l'habitait.
Même la porno ne l'aida pas. Désespéré, il arrêta d'essayer de trouver une réponse. De toute façon, il était surchargé de travail, entre ses divers clients, dont faisait partie Étienne. Le stress devait jouer un grand rôle sur sa libido, d'ailleurs.
Qu'est-ce que ça pouvait être d'autre, vraiment? Alice était plus que jolie et il l'aimait. Elle n'était pas le problème, et inconsciemment il le savait.
Le problème se révéla quand, un soir, alors qu'Alice était venue passer la soirée avec lui, la jeune femme le chevaucha pour l'embrasser pendant la pause publicitaire.
Étienne.
En fermant les yeux, c'est le visage d'Étienne que Marc voyait. Ce sont ses lèvres qu'il imaginait sur les siennes. Avec une haleine de rhum. La queue de Marc se manifesta. Un soubresaut inattendu. Abasourdi, il repoussa Alice, qui écarquilla les yeux.
— Quelque chose ne va pas, Marco?
Les mains qui caressèrent ses joues et son cou étaient douces, tendres. Elles auraient dû instiller en lui du désir. Créer des frissons sur sa peau. Pourtant la seule chose qu'il ressentait, c'était de l'embarras.
L'inquiétude se lisait dans les beaux yeux de sa petite amie.
— J'ai fait quelque chose qui ne va pas? Tu n'es pas comme d'habitude dernièrement.
Marc secoua la tête et serra les mains d'Alice dans les siennes. Il ferma les yeux, trop gêné pour parler. Il revit sa soirée avec Étienne, le moment où il avait avoué avoir une érection si colossale qu'elle en était douloureuse, celui où il avait coincé Étienne près de l'entrée, respiré son odeur masculine...
Seigneur... Non!
C'était pas possible!
Le plus délicatement possible, il repoussa Alice et s'extirpa du sofa en se prenant la tête. Il n'était pas gay! Il l'aurait su avant ses trente-cinq ans, quand même! Pourtant quand il pensait à Étienne... il était encore plus perdu. Il ne se souvenait de la soirée que par flashes, et si les contours de l'image étaient flous, les sentiments, eux, étaient vifs.
Ou n'était-ce que l'alcool qui avait causé cette situation étrange? Mais alors pourquoi, même sobre, voyait-il les yeux d'Étienne dans son esprit? Son rire grave, son sourire en coin, celui qu'il faisait quand Marc venait de dire quelque chose avec un double sens sans s'en rendre compte...
— Je m'excuse, Al... je suis un peu confus en ce moment. J'ai besoin de temps pour réfléchir. Mais je t'assure que ce n'est pas toi le problème...
Alice le dévisagea un long moment sans rien dire, puis ses traits surpris fondirent, se détendirent. Elle semblait avoir compris quelque chose que lui ne comprenait pas. Il y voyait tout de même une pointe de tristesse, mais beaucoup plus de résignation. Son coeur se serra à la vue du pincement de ses lèvres qui précéda la réponse :
— J'aurais dû m'en douter... en fait c'était évident depuis le début.
— Qu'est-ce que tu racontes, Al?
Alice croisa les bras comme si elle avait froid, rentrant la tête dans les épaules, et détourna les yeux. Lorsque son regard croisa de nouveau le sien, elle avait de longs sillons humides sur les joues.
— Je parle de mon radar, Marc.
Succinctement, elle lui raconta que toutes les personnes dans sa vie, hormis son père et sa cousine Sabrina, s'étaient révélés faire partie des LGBT. Sans exception. Le regard qu'elle posa sur lui était inclusif de leur situation, clairement.
— Je ne suis pas gay... souffla-t-il.
Mais sitôt ces mots furent prononcés, il les regretta amèrement. Il avait l'impression de cracher sur Étienne et tous les amis d'Alice. Comme si aimer un homme était une abomination. Tous ces beaux discours mentaux qu'il tenait régulièrement dans sa tête quand ses parents formulaient des commentaires homophobes, où étaient-ils passés?
— Pour être honnête, déclara Alice avec un faible sourire, détournant ses pensées vers elle. Je préfère encore que tu me laisses parce que tu es gay plutôt que parce que tu ne m'aimes pas...
— Mais je t'aime... murmura Marc, éperdu. S'il y a bien une chose dont je suis convaincu, c'est que je t'aime plus que je n'ai jamais aimé quelqu'un avant. Il faut que tu me croies!
Reniflant, Alice se redressa et, après une longue inspiration et une encore plus longue expiration, elle déclara :
— Je te crois. Mais je crois qu'il y a quelqu'un d'autre que tu aimes encore plus. J'ai raison?
Et comme un puceau au secondaire, le plaideur se contenta de détourner les yeux, les joues et le cou en feu. L'image d'Étienne était si vive cette fois qu'il ne pouvait pas la balayer d'un clignement de l'oeil.
— Et dire que j'ai cru un instant que tout ça, c'était terminé, laissa tomber Alice en portant une main à sa bouche pour étouffer un sanglot. J'ai été aveugle. Les indices étaient là... Je les ai juste ignoré. C'était trop beau...
Marc s'avança pour la prendre dans ses bras et la consoler, mais elle le tint à distance de sa main libre.
— Non, Marco. Reste où tu es, s'il te plaît. Même si je ne t'en veux pas, j'ai besoin de temps pour digérer l'information, d'accord? Je vais rentrer chez moi. Ça vaudra mieux. Sinon je vais faire n'importe quoi.
Comme un con, quand la jeune femme tourna les talons, il lâcha un pathétique "Je suis désolé". S'attendant à une absence de réponse et à un claquement de porte, il se figea devant le sourire triste qu'elle lui adressa après avoir enfilé ses chaussures.
— Moi aussi.
Après son départ, Marc se frappa la tête contre le mur. Il avait tout foiré, la discussion avait dérapé, alors qu'il n'était même pas certain de ses sentiments dans cette histoire... et même s'il entendait toujours la voix d'Étienne qui disait "Faut pas que t'attendes", il le faudrait bien, cette fois.
Il avait besoin de revoir les quinze à vingt dernières années avant de passer à autre chose dans sa vie.
***
Booooooon, on y arrive!
Je suis consciente qu'une telle prise de conscience prend probablement bien plus de temps que ça, mais je me dis que personne ne vit ce genre de situation de la même façon. Si Marc reconnaît qu'il éprouve quelque chose pour Étienne, ça ne veut pas dire qu'il pourra passer à l'acte maintenant.
La fin de cette histoire dans le prochain segment ;)
Kisu!
Fay
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Amours et charcuteries
RomanceMarc est entré chez le boucher pour un bout de saucisson. Étienne prévoyait lui offrir le sien. Alice a tout bousillé. Merci à @hyperide pour la super couverture!
