Chapitre 1 -- Étienne

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Étienne fixait le gars d’abord éperdu qui le regardait maintenant avec les sourcils froncés. De courts cheveux bruns savamment décoiffés, des yeux d'un vert éclatant et une barbe finement travaillée qui courait le long de sa mâchoire. Dans son costume trois-pièces, avec cette cravate qui faisait ressortir la couleur de ses iris, il était fichtrement sexy, et ce, en dépit de son irritabilité due à la faim.

Ce mal ne lui était pas inconnu : sa meilleure amie Alice en souffrait aussi.

Impossible de dire quoi que ce soit sans qu'elle grogne si son estomac était vide. D’ailleurs elle ne tarderait pas à arriver pour son sandwich au simili-poulet.

De tous les délicieux assortiments de charcuteries offerts dans son présentoir, elle choisissait le seul truc avec un minimum de viande…

— C’est quoi l’arnaque? demanda Monsieur Sexy en croisant les bras.

Bon, la faim le rendait aussi parano, ou n’était-ce qu'un symptôme de son emploi? À tous les coups il venait du bureau d’avocat du coin. En plus d’avoir le physique de l’emploi, il scrutait la modeste boucherie de ses yeux vifs, probablement à la recherche d'une caméra cachée.

Où Étienne aurait-il pu cacher des gens de la télé, sérieux? Sous le comptoir réfrigéré? Dans le placard qui lui servait de salle de bain? Non, attends, dans le congélateur, voilà! Forcément.

Parce que sinon, la boucherie était à peine plus grande que la chambre qu'il occupait chez ses parents…

Étienne haussa les épaules et s’appuya avec désinvolture sur le comptoir, à côté de la caisse enregistreuse.

— Y’en a pas.

Le présumé avocat le dévisageait avec incrédulité.

— Sérieusement, pourquoi vous me donneriez un sandwich?

Étienne soupira. Il en avait un peu marre des gens soupçonneux. Comme si plus personne ne pouvait agir par simple bonté… en fait, il lui aurait donné ce sandwich même s'il avait refusé d'être son goûteur. Tout pour éviter des morts inutiles. Et puis il préférait offrir des sandwichs aux avocats sexy que de perdre un rouleau de jambon au bout de la semaine, mais il n’allait certainement pas dire ça… surtout qu'il avait essayé une nouvelle recette de saucisson récemment.

— D’accord. Alors disons que j'ai besoin d’un goûteur, et vous, d'un sandwich. J'y gagnerais tout autant que vous. Ça vous va?

Satisfait par sa réponse, l’avocat rebroussa chemin, au plus grand bonheur d’Étienne, qui sortit un panier du présentoir avec un sourire complice. Trois rouleaux de tailles et de couleurs variables y étaient disposés dans des films de plastique. Les saucissons de la maison pour la semaine. Tous délicieux avec leur petit goût épicé, tous aussi magnifiques, pourtant l'un d'entre eux se distinguait par son étrange couleur violacée. Avec sa mêlée composée de petits fruits, il attirait le regard instantanément.

Étienne voulait s’assurer que pour des papilles lambdas, le goût était aussi bon que pour lui, qui mangeait virtuellement n'importe quoi.

— Alors tout ce que j'ai à faire, c’est jouer les cobayes?

— C'est ça. Vous goûtez à mon saucisson, déclara Étienne sans pouvoir s'empêcher de sourire devant le sous-entendu, et je vous fais un sandwich avec ce que vous voulez dedans.

Une nouvelle oeillade pour le rouleau à la drôle de couleur fit perdre contenance à l'avocat, qui acquiesça pourtant. Il ne semblait pas avoir relevé le sous-entendu… et pourtant, c'était lui qui avait commencé, avec cette histoire de le bouffer trois fois.

Amours et charcuteriesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant