Dimanche, vers midi, alors qu’Alice attendrissait des bouts de viandes à outrance dans la pièce adjacente (d’ailleurs heureusement qu'il manquait de viande hachée), Étienne nettoyait son comptoir, faisait l’inventaire de ses jambons et de ses saucissons, s’activait le plus possible pour tenter de se changer les idées.
Il avait rêvé de Marc cette nuit. Impossible de s’enlever l’image de l’avocat avec son costume tout de travers, à moitié retiré, sa cravate défaite, le tout sur un fond sonore digne d’un film porno.
L’avocat venait à la boucherie au moins trois fois par semaine, entrant à sa guise comme un chat errant, et prenant sans gêne le tabouret qu’Étienne lui avait un jour désigné pour discuter avec lui et goûter son saucisson. En plus d’être très séduisant, il était de très bonne compagnie quand il n’était pas affamé.
Tout en servant à Madame Melançon sa commande pour le mois, il se demandait combien de temps encore il devrait attendre pour être fixé.
La vie est parfois ironique. S’il passait généralement son temps à affirmer que sa meilleure amie était un aimant à LGBT, pour la taquiner, cette fois il aurait voulu avoir raison.
Marc lui plaisait beaucoup, et chaque fois qu'il lui tendait une perche, l’avocat semblait totalement inconscient des sous-entendus. Et même si Alice passait plus de temps à la boucherie à sa demande, Marc demeurait ambiguë. Un mystère sexuel.
Oh, Étienne aurait pu essayer de le draguer plus ouvertement, mais il n'osait pas, à vrai dire, de peur de voir un changement à leur routine… en dépit de l’ouverture des gens de sa patrie à l’égard des homosexuels, certains changeaient de comportement quand ils apprenaient son orientation. Il ne payait pas de mine à ce sujet : loin du stéréotype déterminé, Étienne était baraqué grâce aux séances de sport quotidiennes (et être boucher était en soit un sport!), il n’affectait aucun maniérisme particulier, il adorait le hockey et la mécanique automobile, et il ne connaissait absolument rien à la mode.
Autant dire qu'il passait pour le premier gars hétéro du bord. Mais du coup, si Marc était homo, il ne saurait pas qu'il avait toutes ses chances.
Ah, si seulement la vie pouvait lui envoyer un signe! Puisque le radar d’Alice semblait cassé, de toute évidence...
Après avoir aidé Mme Melançon à mettre ses achats dans sa glacière, à l’arrière de sa voiture, il eut la surprise de sa vie.
Un homme tout débraillé était assis bien sagement sur son tabouret.
Étienne se figea en reconnaissant Marc. Il ne savait soudainement plus comment il s’appelait. Décoiffé comme s'il venait de sortir du lit, il portait un chandail trop grand et des jeans troués qui lui donnait un aspect négligé parfait pour un dimanche après-midi.
— Hey.
La voix éraillée tira automatiquement sur son… Euh. Merde! Une chance qu'il avait son sarrau… mais qu’est-ce qu'il faisait ici un dimanche?
— Hey. Je ne t’avais pas reconnu… dit-il en retraitant derrière le comptoir pour s’affairer, le temps de traiter l’information de Marc en tenue décontractée dans SA boucherie un dimanche après-midi.
Visiblement, il ne travaillait pas, sinon il serait en complet. Venait-il pour lui?
Marc lui posa des questions qu'il entendit à peine. Le dérangeait-il? Étienne répondit en bafouillant que les dimanches étaient occupés, mais il se détesta automatiquement. Pourquoi perdait-il ses moyens tout d'un coup, alors qu'il aurait dû être immunisé à lui en raison de la fréquence de leurs rencontres?
Parce que Marc se tenait si près de lui qu'il soufflait presque dans son cou.
— D’accord… répondit l’avocat. En fait, je suis venu te demander si tu étais occupé en fin de semaine prochaine? C’est un peu dernière minute, mais j'ai des places pour un concert…
Étienne sentit la joie l’envahir, puis le déserter presque aussitôt. Il devait rêver. C’était forcément ça. Le gars hyper sexy qui venait un dimanche l’inviter à voir un concert… lui qui n'aimait pas la musique plus qu'il ne le fallait.
Seigneur, venait-il de répondre ça à voix haute? Vite, il pourrait revenir sur sa parole… Oh, non! Trop tard, Alice venait d’émerger, toute en sueur, et parlait à Marc, qui la retint quand elle voulut repartir.
— Attends, Alice…
Étienne ne put qu’observer, impuissant, sa meilleure amie accepter… deux billets de concert?! Marc ne voulait pas l’inviter, mais lui donner les billets, alors...?
Il n’eût pas le temps d’être soulagé ou déçu (lequel des deux sentiments primait demeurerait un mystère), car Alice répondait :
— Je ne peux pas accepter les deux billets… à moins que tu m’accompagnes?
Le temps s’arrêta pendant que Marc, surpris, semblait réfléchir. Il hocha finalement la tête et Étienne retourna à ses affaires pendant que les deux adultes convenaient des modalités de leur sortie.
La déception brusqua tous ses mouvements, le força à astiquer plus consciencieusement la vitrine…
— Ah oui, avant que j’oublie, j'ai vraiment envie de faire goûter ton saucisson à ma mère, déclara Marc.
— Les plans intergénérationnels, ça me plaît moyen, ronchonna Étienne à voix basse.
— Tu dis?
Marc le fixait d'un air interrogateur, et Étienne eut envie de rire en s’imaginant toutes les réparties possibles. Il se tut à ce sujet, se contentant de demander lequel il voulait offrir à sa mère.
Une fois servi, l’avocat paya et sortit en lançant :
— On se voit demain midi.. Hâte de voir ce que t’as à me faire goûter! Ton saucisson, c’est le meilleur de la région!
Alice pouffa. Étienne l’ignora. Il avait beau aimer sa meilleure amie, pour le moment il avait un peu de ressentiment envers elle, mais surtout envers lui-même. Quel con!
— Hey, Titi. Fais pas la gueule. Je fais ça pour toi.
Étienne l’ignora encore plus en entrant la tête dans le présentoir pour placer un jambon imaginaire. Alice alla coller le visage contre la vitre du présentoir, le faisant rire malgré lui. Il reprit sa mine renfrognée.
— T’as pas pensé que, peut-être, en sortant avec lui mon radar s’enclencherait plus vite?
En croisant le regard plein de sollicitude de son amie, Étienne osa espérer.
***
Désolée, contrairement au chapitre précédent, le segment précédent n'est pas une continuation, mais je voulais qu'on voit bien les raisons de son comportement. Ce texte est purement expérimental aussi, donc vous êtes mes cobayes.
J'espère que ce segment ne vous aura pas trop déçu.
Kisu!
Fay
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Amours et charcuteries
RomanceMarc est entré chez le boucher pour un bout de saucisson. Étienne prévoyait lui offrir le sien. Alice a tout bousillé. Merci à @hyperide pour la super couverture!
