Parce qu'avec les semaines qui avaient suivi, puis les mois, il avait été témoin d'un rapprochement entre ses deux clients favoris, il n'était pas tellement surpris de les savoir officiellement ensemble. Et quoiqu'il fut heureux pour Alice, qui n'avait pas eu d'amoureux depuis Eugène, un travesti qui, au bout de trois mois, avait été pris la main dans le sac alors qu'il paradait devant le miroir en portant les sous-vêtements d'Alice, il était grandement déçu de constater qu'une fois encore, il en pinçait pour le gars hétéro.
Tout en se décapsulant une nouvelle bouteille de bière, vautré sur le sofa, il songea qu'il aurait préféré l'apprendre autrement, mais c'était sa faute, et non celle d'Alice.
Étienne était vraiment content pour elle. Si bien que, pour lui faire croire qu'il allait bien, il avait dit à Alice qu'il ne reviendrait pas à l'appart avant le lendemain, laissant entendre qu'il devait passer la nuit avec un bellâtre, à folâtrer fougueusement. Mais ça n'avait jamais été son intention...
Il ne pensait toutefois pas que les deux tourtereaux décideraient de passer aux choses sérieuses ce soir-là.
En prenant une gorgée du liquide fermenté, il ferma les yeux un instant. Il revoyait l'air désolé d'Alice, leurs mains jointes, la surprise sur les traits de Marc.
Ouvrant les yeux, il tenta de se concentrer sur les images qui défilaient devant lui, sans succès. Il n'arrivait pas à suivre le fil de l'émission qu'il avait enregistré la veille.
À vingt-cinq ans, il pensait être fait plus solide que ça. Des échecs amoureux comme celui-ci, qu'il appelait des échecs par défaut, il en avait eus des dizaines. Alors pourquoi se sentait-il aussi abattu?
Parce qu'il avait attendu trop longtemps avant d'être fixé. Marc n'était pas qu'un coup de coeur. Il était devenu son ami aussi, une constante dans sa vie.
Et même s'il le voulait, maintenant il ne pourrait pas simplement l'ignorer : Alice serait malheureuse de le voir se brouiller avec son nouveau petit ami. Bon sang, il serait malheureux de ne plus voir Marc, l'écouter pester contre ses crétins de clients qui exigeaient qu'il fasse des miracles sans lui fournir de base raisonnable.
Lorsque sa bière fut terminée, il s'octroya une demi-heure de déprime supplémentaire, et une de pure contemplation.
Ce soir, dans le calme de sa chambre, Étienne se réservait le droit de fantasmer sur l'avocat grognon qui s'était échoué devant sa boucherie.
Ce Marc était gay.
Ce Marc était ouvertement gay.
Ce Marc l'invitait à aller boire une bière.
Ce Marc finissait dans son lit.
Ce Marc n'aurait rien à voir avec le vrai Marc, mais il l'aiderait à surmonter cette déprime passagère. Il lui appartiendrait.
Et demain midi, quand le vrai Monsieur Sexy franchirait la porte de son commerce, il ferait la paix avec ses sentiments.
Quand son histoire avec ce Marc imaginaire fut terminée, Étienne sombra dans le sommeil. À son réveil, moins de cinq heures plus tard, il n'était pas différent de la veille, à son grand regret.
Marc non plus, d'ailleurs.
Quand il franchit le seuil de la boucherie d'un grand "Bonjour, Titi!", Étienne serra les dents.
- Ça ne va pas?
Marc avait le don de prendre cette voix particulière quand il prononçait le surnom que lui avait donné Alice... il se moquait un peu d'Étienne, pourtant ce dernier était convaincu qu'il prendrait la même pour susurrer à son oreille.
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Amours et charcuteries
RomansaMarc est entré chez le boucher pour un bout de saucisson. Étienne prévoyait lui offrir le sien. Alice a tout bousillé. Merci à @hyperide pour la super couverture!
