Shoot eleven

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Je me revoyais encore devant cet écran coloré, affichant ce jeune homme dont je prenais l'habitude d'admirer à chaque fois que mon regard croisait le sien à travers la télévision. Je me demandais bien ce qui m'avait attiré à ce point. Il n'était pas si fort, ni parfait comme le sont décrit les autres mannequins. Mais il avait son propre charme, à lui tout seul. Une certaine malice se cachait dans le fond de ses pupilles, et personne ne semblait le remarquer comme moi je l'avais fait. Ils le disaient "innocent", "l'enfant prince", "aussi pur qu'un diamant". C'était vrai, je le surnommais souvent "l'innocent" aussi. Je trouvais que cela lui allait à ravir. Toujours un sourire sur son visage, aussi doux qu'un agneau et ses oreilles lui ajoutant une touche enfantine. Il était le portrait parfait d'un enfant respirant la santé et le bonheur, et pourtant, quelque chose m'intrigait dans son regard. Ce garçon reflétait une certaine haine, un rejet ou autre. Mais je n'en restais tout de même pas de marbre face à son charme, et tombais peu à peu sous son sort, m'envoûtant d'un filtre d'amour.

Petit à petit, une lumière blanche venait m'envelopper agréablement, accompagné d'un sifflement strident pour contraster avec ce bien-être. Il fallait bien varier le positif et le négatif. Lorsque j'eus ouvert les yeux, après cinq minutes de tentatives, j'aperçus deux personnes, au coin de la pièce, murmurant entre eux d'un sujet qui semblait important au son de leurs tons. Je tentais de me redresser malgré la force m'ayant quitté tantôt, et ne réussis qu'à faire bouger mes doigts. Une certaine paresse ou une force invisible me tenait contre le lit, et me retirait tout droit de mobilité. J'étais comme cloué aux draps. Les deux monsieurs qui discutaient plus tôt se retournèrent en ma direction, et virent que j'avais enfin repris conscience. L'un des deux quitta la chambre avec empressement, tandis que l'autre se mit à ma gauche, du côté de la porte, et m'adressa la parole d'une extrême douceur.

M'entendez-vous, Monsieur Byun? Pouvez-vous bouger votre corps?

Je mourais d'envie de lui répondre, néanmoins, seul mon corps y pouvait décider. Ma voix ne sortait pas, et le docteur m'en voyait désolé. Il posa délicatement son stylo sur le chevet au niveau de ma tête, comme s'il avait peur de me brusquer, et s'assit sur une chaise approximité.

Monsieur Byun. Si vous continuez ainsi, vous toucherez la mort à coup sûr. Il faut vous ressaisir. Être mannequin et jeune est une bonne chose, mais la santé passe avant tout. Bien que nous vivons dans une société où le monde se met à nous juger sur une apparence, il n'y a nul besoin d'y perdre sa personnalité et de se noyer dans les propos d'autrui. Et même si votre travail exige que vous ayez une taille aussi fine que celle-ci, je ne crains qu'elle ne soit au goût de tous. Touchez votre publique avec de la sincérité et de la passion, et non avec un mensonge et un idéal illusoire. On ne peut pas être heureux en étant un idéal. Soyez vous-même et aimez-vous. Et faîtes passer un message comme celui-là.

Au fur et à mesure où il faisait discours de sa tirade, les larmes se mettaient à couler de flot sur mon visage, me brouillant la vue humidement, alors que j'ancrais toutes les paroles que le docteur disait. Il n'y avait que vérité et au fond de moi, une part se mit à se réveiller.

Enfin, c'est votre ami qui m'a demandé de vous transmettre cela. Il a un esprit vif et des mots corrects que je n'ai pas pu lui refuser, haha. Je le regardai stupéfait, avec une seule question me passant en boucle. Et même si j'ai été dans le même cas, je n'aurais pu dire mieux.

Il baissa son regard, et fixait son bracelet avec un regard scintillant de regret.

J'avais un petit frère. Un peu comme vous. Enfin, pas le même métier, haha. Il avait plein d'amis, faisait rire tout le monde et partageait sa bonne humeur quoi qu'il arrivait. Tout allait bien pour lui, jusqu'à ce qu'il ne rentre au lycée. Il a commencé à réduire ses repas, et à se vêtir davantage. Plus aucun jour ne passait sans qu'il ne compte le nombre de calories dans ses repas. Il maigrissait à vue d'oeil, mais je ne m'en alertais pas pour autant. Je pensais qu'il voulait simplement plaire à certaines filles de son école. C'est ce que je croyais, jusqu'à ce que je ne tombe sur ses cours où diverses insultes s'y baladaient au sujet de son poids. Il n'était pas gros pourtant, et puis, en quoi cela aurait posé un problème? En voyait les horreurs qu'il avait ramené de son lycée, je m'étais précipité vers sa chambre, et l'avait retrouvé nu, devant son miroir brisé et ensanglanté. Ses os ressortaient de sa peau, et des griffures décoraient son corps, comme s'il avait essayait d'ôter par lui-même cet "excès" imaginaire de graisse. Jamais je ne pourrais oublier cette vision, maintenant que j'y pense. Ça avait été la dernière chose que j'avais vu de lui. Un corps meurtri par les insultes et d'une conscience recherchant la perfection. C'est pourquoi je ne peux m'empêcher de ressentir une certaine compassion lorsque je rencontre des jeunes gens dans le même cas que l'avait été mon frère. J'avais été impuissant, et maintenant encore je le suis.

Chaque mot qu'il prononçait rentrait et sortait d'une oreille, cherchant sûrement un moyen de m'épargner cet auto-portrait si réaliste. Je le savais, et je n'avais nul besoin de le savoir une seconde fois. Un rien pouvait nous pousser à atteindre une image que les autres idolâtraient, et plus nous nous rapprochions de cette dernière, plus la limite nous semblait lointain. Une fois que nous rentrions dans une bataille comme celle-ci, il nous était impossible d'en ressortir indemne. Le prix en devait être payé. En outre, les kilogrammes que nous rejetions avec tenacité. S'il y avait bien une chose positive dans cette expérience, c'était bien le courage et l'effort qui nous avaient été donné au cours de cette énorme perte.

Anorexia -CHANBAEK-Où les histoires vivent. Découvrez maintenant