Décembre 2011
La neige s'était abattue sur la capitale et entourait l'hôpital qui était en pleine effervescence: de nombreuses personnes s'étaient faites surprendre par le verglas caché sous la couche blanche et se retrouvaient immobilisés avec un bras cassé, une entorse ou une côte fêlée. Le personnel ne savait plus où donner de la tête alors que les urgences commençaient à déborder. La salle d'attente était bruyante et illustrait bien la nuit qui allait arriver.
Assis sur un siège, presque recroquevillé, un jeune homme tenait son bras tout proche de son corps en serrant des dents. Du sang qui en coulait avait tâché son pull et son bas de jogging mais il n'avait pas l'air de s'en faire. Il attendait en silence, seul, le visage fermé.
Sur le siège d'à côté, un écouteur enfoncé dans l'oreille, était assise une fille aux longs cheveux bruns ramenés sur une de ses épaules. Ses yeux étaient fixés sur l'écran de son portable tandis qu'elle mordillait sa lèvre inférieure par ennuis. Elle tapait un peu du pied en rythme, sûrement le même que celui qui jouait dans son oreille.
La panique régnait mais c'est finalement la porte rouge qui contrastait violemment avec les murs blancs de l'hôpital qui calma quelques secondes l'hystérie en s'ouvrant. Une femme sortit de la pièce la tête plongée dans un dossier; ses cheveux bruns retombaient un peu sur son visage malgré le fait qu'elle les ait remonté en un chignon. Elle prit un stylo qui était accroché à sa blouse blanche et griffonna sur les feuilles rapidement. Elle releva ensuite la tête et dévisagea un peu le foule puis sa voix s'éleva.
-Nabil Andrieu s'il vous plaît.
Le jeune homme releva la tête et fixa quelques secondes le docteur qui visiblement le cherchait dans la masse de patients. Avec de la peine il se mit debout tout en serrant la mâchoire. Mais une silhouette gracieuse se leva tout aussi vite. Un peu perdu il la regarda passer devant lui et attraper doucement le poignet du docteur.
Elle semblait venir d'un monde totalement différent du sien quand il la scruta un peu: elle était en robe et emmitouflée dans un manteau d'hiver de marque, des bottines comme en rêveraient de nombreuses filles aux pieds. Elle dégageait une certaine aura, elle n'avait clairement pas une vie compliquée loin de là, elle venait très certainement des beaux quartiers. Elle n'appartenait pas à la même classe sociale. Il allait la détester pour toutes ses raisons et pour le fait qu'elle lui passe devant comme ça: pour qui se prenait-elle. Mais quelque chose en lui l'empêchait de la haïr totalement.
Le docteur fronça les sourcils et lui fit un petit signe de tête en soupirant pour lui indiquer d'entrer dans la salle d'auscultation. Nabil était prêt à bondir; il avait déjà bien trop attendu. Mais la femme reposa à nouveau son regard sur la foule et appela une nouvelle fois Nabil. Surpris, il s'avança et salua complètement perdu le médecin.
-Entrez et asseyez vous sur le lit, je vais regarder tout ça.
Il fit ce qu'elle lui dit et s'assit sans un mot détaillant la pièce. La fille de toute à l'heure était assise sur une chaise de l'autre côté du bureau, cette fois les deux écouteurs enfoncés dans les oreilles et des fiches multicolores devant les yeux.
-Désolée, ma fille attend que son père vienne la chercher. Ça ne vous dérange pas?
-Euh non, non.
Il n'était pas sûr de ce qu'il disait mais maintenant il s'en voulait un tout petit peu de l'avoir jugé si vite. Elle était là, les yeux plissés alors que des minuscules rides de concentration marquaient son front. Elle avait des joues de bébé qui faisaient sourire Nabil sans qu'il ne sache pourquoi. Peut-être parce qu'il n'en croisait pas souvent des comme celle-là, surtout pas dans son quartier, faut croire que ces filles là n'existaient que dans le centre de la capitale. Ces filles là ce sont ces filles aux longs cheveux toujours beaux et brillants, lisses et sans une mèche de travers. Ces filles aux peaux parfaites, loin des imperfections et au teint toujours halé. Ces filles qui pourraient facilement passer pour des petits rats de l'Opera de Paris par leur grâce et légèreté naturelles. Ces filles là, il en avait vu que très peu dans sa vie et il savait bien qu'elles étaient inaccessibles. De toute façon, elles ne l'intéressaient pas: ni elle, ni toutes les autres de son genre. Il admirait juste ce qu'il voyait car il n'allait pas non plus se mentir à lui même. Elle était belle.
La mère de la jeune fille réapparut quelques minutes plus tard, des bandes dans les mains et des compresses calées dans les poches de sa blouse. Elle lui sourit et déposa tout ce qui l'encombrait sur le lit, à côté de Nabil.
-Désolée, c'est un peu le chaos dehors tout n'est pas à sa place.
Le jeune homme hocha simplement la tête: il avait bien vu l'hystérie de la salle d'attente il ne pouvait qu'imaginer la pression que subissaient les médecins.
-Alors que s'est-il passé?
-Je sortais de chez un pote et j'ai glissé. J'ai voulu me retenir sur un banc mais je me suis accroché sur le bord et mon bras il a craqué et je saigne aussi.
C'était la version officielle.
Délicatement le docteur pris le coude de Nabil et essaya de l'éloigner de son torse. Le blessé se laissa faire et inspira fortement dans l'espoir de faire passer la douleur. Elle regardait avec attention le bras et semblait analyser chaque élément.
-Très bien. Je pense que c'est cassé, on va devoir passer une radio pour savoir s'il faut opérer ou non mais votre bras sera immobilisé dans tous les cas. Pas d'inquiétude, il ne semble pas y avoir de saignements importants, que des coupures superficielles.
-D'accord.
Elle se leva et jeta ses gants puis récupéra le portable dans sa poche qui avait déjà vibré quelques fois. Elle se tourna finalement vers sa fille.
-Agathe.
Elle ne répondit pas.
-Agathe.
Toujours rien. Le docteur soupira et tira sur l'un des écouteurs de la jeune fille.
-Ton père est là, il t'a envoyé plusieurs messages.
-J'avais pas vu.
Répondît-elle blasée alors qu'elle commençait déjà à ranger ses feuilles bristols dans son sac.
-Ça sert à quoi qu'on te paye un téléphone si tu prends même pas la peine de répondre.
Agathe haussa simplement les épaules puis embrassa la joue de sa mère.
-Détends toi, c'est que le bac blanc, de français qui plus est. Tout va bien se passer.
-Je sais pas, on verra.
Et sans même se retourner elle s'en alla.
Nabil l'avait détaillé depuis tout ce temps. Elle est donc en première. C'est vrai qu'elle ne faisait pas plus.
-L'infirmière va bientôt arriver.
Il acquiesça simplement, le regard encore fixé sur la porte qu'avait emprunté Agathe.
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Sprezzatura // N.O.S
FanfictionCe n'était pas son univers et elle ne savait pas ce qu'elle devait y faire. Sûrement que lui aussi était un peu paumé vis-à-vis d'elle. Finalement, ça leur était tombé dessus comme ça, sans qu'ils ne s'y attendent. C'était peut-être ça le plus beau.