Chapitre 4 - Arts culinaires

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Des gyozas. C'était un plat dont tout le monde à Tuula raffolait, en plus d'être le met favori de l'un des détenus retenus dans les geôles du Monastère. Le tristement célèbre Khada Jhin.

Et de fait, il ne s'agissait pas là de gyozas quelconques. Ils étaient préparés personnellement par le haut-moine Tuula Elann lui-même. Soit le dirigeant spirituel du Monastère de Tuula et l'héritier d'un millénaire de sagesse. Une sagesse relayée par des générations et des générations de moines et de pèlerins ayant défilés en ces lieux. La recette de ces raviolis traditionnelles, fourrées au crabe et cuites à la vapeur, lui avait elle-même été transmise par nul autre que Tuula Nigihm, son père.

Tous les mois, la veille du dernier jour de la quatrième semaine, le haut moine s'attelait donc à les préparer, des heures durant. Seul dans les vastes cuisines du Monastère, il réitérait les mêmes gestes chaque fois, entrant autant en communion avec lui-même qu'avec ses ancêtres. Et si le vieil homme savait que ces derniers l'observaient depuis le royaume spirituel, cela faisait bien longtemps qu'il avait appris à ne pas laisser ses angoisses alourdir leur regard sur lui. Bien longtemps aussi, qu'il avait appris à laisser ses angoisses de côté d'ailleurs.

Car pour Elann, rien en ce monde n'égalait la joie qu'il ressentait chaque fois qu'il se lançait dans la préparation de ces gyozas. Ni la sérénité l'envahissant quand il préparait la pâte les composant.

La pétrir, lui faire prendre doucement la forme que l'on avait besoin qu'elle adopte, tout en la guidant lentement. Toujours avec patience. Tels étaient les gestes qu'il avait répétés encore et encore depuis sa plus tendre enfance. D'abord en secret, reproduisant les mouvements de son père de manière plus ou moins fidèle, puis sous le regard inquisiteur de ce dernier et, pour finir, seul.

Venaient ensuite les légumes.

Le vieux moine ne prenait que les meilleurs parmi ceux du potager monacal, des légumes cueillis le matin-même. Il les lavait à l'eau tiède, puis les taillait avec soin en petits cubes, qu'il faisait mijoter à feu doux. Quelques pincées d'épices ioniennes jetées d'une main experte dans la casserole et un fumet alléchant en émanait très vite, faisant saliver d'envie tous les résidents du monastère.

Ne manquait donc plus qu'à ajouter le dernier ingrédient. De la chair de crabe cristallin, une espèce unique se reproduisant uniquement sur les littoraux du sud-ouest de Zhyun. Bouillie dans la carapace-même, leur chair bleue prenait une légère teinte violacée. Le vieil homme la hachait ensuite et l'écrasait jusqu'à en faire de petites boules, avec lesquelles il finissait de fourrer ses raviolis. Le lendemain, une fois cuites à la vapeur dans de simples paniers en écorce tressée, elles étaient ainsi prêtes à être dégustées. Pour le plus grand plaisir de tous.

*


- « Cette nouvelle œuvre que tu viens d'entamer, dis-moi, que représente-t-elle exactement à tes yeux ? »

Tuula Elann, une coupole de thé à la main, semblait observer les moindres faits et gestes de son vis-à-vis. Il était attentif à chacun de ses mouvements, à chacune des micro-expressions parcourant son visage. Un visage baignant à moitié seulement dans la lumière des bougies disposées d'un côté de la pièce. Sur un petit meuble tissé à partir d'une plante grimpante qui poussait autrefois ici.

Cela étant dit, il ne fallait pas s'y méprendre. Si le vieil homme était à ce point focalisé sur l'attitude du détenu, ce n'était pas parce que celui-ci le rendait anxieux et encore moins car il en avait peur. Peut-être aurait-il dû en avoir peur. Oui, peut-être. Mais si celui que l'on nommait autrefois Jhin avait jadis été un meurtrier de la pire espèce - un monstre selon certains - ce n'était pas cela que Tuula Elann voyait en lui aujourd'hui.

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