Logorrhée

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Une journée lumineuse sans un nuage dans le ciel et le soleil est un soleil. Il n'y a pas de vent et les feuilles des arbres qui parsèment la prairie sont immobiles. Et c'est pourquoi c'est si calme, pourquoi vous pouvez entendre les insectes bourdonner et les sauterelles se joindre à eux avant que Logorrhée.

La voix de Logorrhée, liquide épais, chaud et jaunâtre qui sent la vieille bière bon marché - mais seulement au début, est une cascade de mots, un tsunami de texte, une narration de détails incessants et sans fin sur un incident, et, juste quand vous pensez avoir atteint la fin, d'autres apparaissent, stridents et grinçants comme des grillons cocaïnés distordants.

En s'approchant, on aperçoit une peau grise et tachetée, la tête haute et un visage qui semble avoir été écrasé par un marteau. Un volcan endormi qui ne rêve plus, mais possède une longue et grossière langue avec laquelle il goûte nonchalamment les mouches et les abeilles qui l'entourent, les piégeant dans un flegme épais et visqueux qui glisse de sa bouche, asticoté et rapide ; une éruption de bave à moitié folle, incessante et inarrêtable, comme un chien qui a une démangeaison brûlante, elle tombe et coule par endroits de la bouche comme une corde argentée de sperme.

Polysémique, mais aussi morphologiquement hétérogène ; c'est là que résident à la fois sa beauté complexe et son mépris de la cohésion.

C'était de l'air pur et frais, l'odeur de la forêt après une tempête, comme un mélange de chocolat noir et de café fraîchement moulu. Il y avait peut-être un soupçon d'eau dans l'air, mais en s'approchant on découvre le feu et la puanteur du mensonge se mêlant à la passion ardente, la puanteur de la peur se mêlant à la puanteur d'une rivière de sueur. Logorrhée a une odeur de nourriture humide, moisie, artificielle et avariée.

En plongeant, nous sommes tous devenus fous, nous l'avons dévoré malgré nous, incapable qu'on était de nous raisonner et de nous dire pourquoi nous avions perdu la guerre ou comment des hommes comme lui avaient le pouvoir et le privilège de rendre fous en public.

Logorrhée n'a aucun goût. Il est chaud et sec, le genre de journée qui aspire toute l'humidité de votre gorge, ou du genre de journée où l'humidité vous enveloppe et vous étouffe. Enfin sur la langue, une eau saumâtre et un relent de lait périmé.

Et alors que notre besogne se poursuivait, les mots-cascades s'écrasaient comme une chute d'eau sur un rocher, rebondissent sur sa surface puis tombent en cascade dans le bassin en contrebas. Ici c'était Logorrhé, un bruit de sifflement versé d'une bouteille percée, c'était le bruit des dents que l'on aligne, c'était le bruit que fait un poing dans un tas de laine d'acier mouillée et le bruit que fait une machine qui grésille... mais dans votre bouche, qui gonfle et bouillonne, c'était comme l'acide qui fond une pensée.

Parlez-nous de Logorrhé, et voyez n'importe lequel d'entre nous vous voler au visage, nos poings claquant votre face, l'écrasant jusqu'au sol pour vous en sauver. Vous sauver de son serrement amoureux, comme la caresse d'une plume, la caresse d'un animal sauvage, le câlin incestueux d'un frère ou d'une sœur, la texture de Logorrhée est à la fois un choc et un délice. Elle laisse d'une sensation crémeuse et apaisante sur vos mains, un résidu collant que vous ne pouvez vous empêcher d'apprécier puis de détester. Humide et moite, avec la valeur d'une feuille de galène polie, et en proie au thème haletant et répétitif d'une fugue tautologique, vous ne pouvez plus que fuir comme un enfant, pieds nus à travers les phrases qui menacent à chaque seconde de vous faire sombrer à jamais en cascade d'une falaise déchiquetée au bord d'une mer déchaînée, jamais sans s'arrêter, dans le néant, dans le néant, jusqu'aux rêves, et pour l'éternité, Logorrhée, LOGORRHÉE, LOGORRHÉE.

CACA CACA CACAAAAAAAOù les histoires vivent. Découvrez maintenant