L'Entité suprême s'éveilla pour accueillir la vision du Christ.
Et à travers les dimensions, Sophia s'éveilla. Sophia, pâle, nue, les yeux cernés, le corps marqué, peau diaphane bardée de plaques rouges lustrées. Au bord de son lit, elle s'arrachait les cheveux avec une brosse argentée. Sa tête pustulait, terre désolée, volcanique, la lumière cilla : ténèbres. À genoux, elle rampa vers la porte en noyer avant de s'y cramponner. Et quand son enveloppe de sang se revêtit, elle entendit :
– Chéri, je suis rentré.
Alors ses poings, épais rochers, provoquèrent secousses et tremblement, tandis que ses sifflements, plaintes ténues, voix cassée, rafales de vent, et ongles, seins, ponçaient à l'unisson. Le battant s'ouvrit, et les yeux de Sophia foudroyèrent l'Homme, la tête basse. Entre ses doigts, un bol de mélasse.
– Tu sais que tu dois rester au lit, laisse-moi...
Le fracas du plat contre le carrelage.
– Mes enfants.
L'Homme s'écrasa sur lui-même, poings serrés.
– Tu n'es pas en état.
Alors, Sophia tendit un bras. Et lentement, se fraya une voie vers la joue de l'Homme, qu'elle caressa.
– Handros, je t'aime.
Elle prit la main de l'Homme entre ses doigts.
– Handros, que vois-tu ?
Leurs regards se croisèrent, et il l'observa presque pour la première fois.
– Des larmes de sang.
Elle sourit, ferma les yeux, puis d'un coup explosa le nez de l'Homme, le propulsant hors de son axe. À terre il geignait encore, quand une volée piétina sa virilité. Les clefs en poche, elle courut dehors. Ici, une prison maintenue par un escalier en colimaçon. À tâtons sous les néons, marche par marche, descente dans les profondeurs de pierre, là, une porte en verre. Sans poignée, elle s'ouvrit. Depuis combien de temps n'était-elle pas sortie ? Depuis sa chambre, son appartement, lumière simili. Ici, gouttes, divinité coulerai. Mais là, seul mirage, ciel de sable, air irritant, vicié et d'immenses bâtiments fumés sur terre goudronnée.
– Est-ce cela, la terre ?
Mais comme seule réponse, des clapotis de pluie sur son derrière. Dans sa main, une fine couche d'eau cramoisie rongeait sa peau en plusieurs volutes de fumée bis légères. Monde insalubre, perverti, anéanti. Elle s'en voulait s'enfuir, rentrer, oublier, tout recommencer.
– Hey, mademoiselle, t'es charmante.
– BONNE.
– Reste pas là seule, viens avec nous, tu vas attraper froid.
– BEZE LA.
En se retournant, elle vit une multitude de masses informes émerger du néant. Et ces gelées de goudron rampaient, et tiraient comme elles le pouvaient sur des dizaines de bras minuscules, simulacres de membres désarticulés, entourées d'un ou plusieurs longs appendices surmontés d'effilés doigts agités. Fascinée par ce spectacle de création noire bizarre, elle ne réagit pas à la texture granuleuse, froide et dure qui vint engloutir ses pieds, sa jambe et son bras par-derrière. Puis en émoi, elle sentit la chose monter.
– VIENS TÂTER DE ROGER, SALOPE, SLURP SLURP.
Alors, hurlant, frappant, se débattant, elle repoussa les créatures qui s'immobilisèrent, toutes, sauf une. Une qui durcit, durcit, et prit forme humaine.
– Tu en as envie, ton corps sensuel, nu, fantasme érotique pur, nous réclame, nous, séduit par ta grande beauté. Viens avec nous au démiurge et accomplis ta mission, ô mère céleste.
La main tendue dans sa direction, marbre noir musclé au dessin parfait, il l'attirait. Suivant ses désirs, elle le rejoint à mi-chemin, un sourire sur ses lèvres, elle ferma les yeux, épuisée. Leurs membres se frôlèrent, mais soudain, une déflagration l'envoya à terre. Étendue, elle vit les brillants jais, éclats de son amant éparpillés. Elle se mordit la lèvre, la pluie s'intensifiait. Debout, elle observa son geôlier, son mari, Handros, en prise avec les masses sombres du péché. De la pointe acérée d'un parapluie, il les transperçait les unes et les autres, les laissant gargouiller, avant de les achever. De sa poitrine, une aura blanche, douce, pulsait. À sa vue, Sophia se précipita, hurlant, achevant sa voix :
– MON BÉBÉ.
Tout se figea, décor plâtre d'ombre. Elle mit la main sur le front de son enfant, assoupi dans un faux cocon de verdure. Handros ouvrit la bouche, les yeux rivés au sol :
– C'est le seul que j'ai pu sauver, les machines, le démiurge... Il ne reste que toi et moi.
Elle prit le petit dans ses bras, puis se détourna de l'Homme. Il déploya le parapluie pour se protéger des retombées viciées, quand il entendit un ricanement étouffé.
– Tu as obtenu ce que tu voulais, rentrons.
– Il est trop tard.
– Sois raisonnable, demain nous irons voir le démiurge et...
– Il est trop tard.
– Bientôt nous attend un monde meilleur.
– Il est trop tard.
– Il n'est ja...
Le petit commença à pleurer. Handros se rapprocha, mit une main sur l'épaule de Sophia et la tourna vers lui. Une odeur de viande brûlée lui remonta au nez, et il vit la mort de face. Un squelette décharné, rongé par l'acide, des chairs coulantes, arrachées ou pendantes qui fumait. Il plaça sa manche devant sa bouche pour ne pas dégueuler, quand il vit les paumes de sa bien-aimée. Des flammes incandescentes, rouges, tissant de cendres ce petit corps frêle poupon, qui se débattait et braillait en projetant des braises dans les airs. La gorge en feu, les yeux gonflés, il se gifla plusieurs fois avant d'avancer.
– TU ES TARÉE.
Mais elle ricanait toujours davantage, se décomposant au sol, liqueur de sang.
– Moi ou TOI ?
– ARRÊTE.
– Il est trop tard.
Handros, voyant s'envoler les derniers instants de son enfant, se rua sur Sophia, parapluie au poing, lame en avant. La gorge transpercée de sa bien-aimée, il en ressentit tout l'acier. L'air n'atteignait plus ses poumons, et une poigne invisible l'étranglait tandis qu'une lumière opalescente transpirait hors de la divinité. Des cheveux, longs, souples, miel, des yeux mer, une très belle femme aux traits dorés sortie de l'éphémère. Le visage blême de l'Homme entre ses mains, un instant sa chaleur soie pour un millier de cœurs froids.
– Je t'aime Sophia.
Elle sourit.
– Il est trop tard.
Et Sophia, ange éthéré, grandit et grandit, s'éleva et disparut, étoile dans l'infini.
Une larme d'Handros, à l'agonie. Les griffes blanches du vide, douleur, contorsions, cris du chaos. Séisme, fissure, usines, carbone, "Bienvenue" en fer fondu, flammes solaires. La terre en morceaux, un vaisseau de métal hurlant fuit.
Ainsi l'Entité suprême accueillit le retour de la Pistis-Sophia, qui au Christ se reliait déjà.
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CACA CACA CACAAAAAAA
Short StoryDe fer et de sang et j'écris ton nom sur mes ailes, ainsi, j'aimerai que tu deviennes mon ombre féerique et je garderai un souvenir amoureux de toi à l'envers de ma peau et de mes os. De la chair des enfers aux nuages du ciel, ici commence l'étrange...
