𝑪𝒉𝒂𝒑𝒊𝒕𝒓𝒆 6 : 𝑨𝒖-𝒓𝒆𝒗𝒐𝒊𝒓

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Le caporal-chef Livaï m'attendait devant les écuries, appuyé contre une poutre. Il semblait s'être enraciné là depuis des heures, malgré le ciel tout juste blanchi par quelques rayons. J'eus à peine le temps de faire un pas dans la cour qu'il se tourna instinctivement vers moi, le regard alerte une fraction de seconde. Ses paupières retombèrent nonchalamment en me reconnaissant.

"Allons-y vite, j'aimerai être rentré ce soir", informa-t-il d'une voix plate.

J'eus à peine le temps d'acquiescer qu'il demanda : "Tu sais monter à cheval, au moins ?
― Bien sûr", répondis-je directement.

Avant de me liquéfier sur place en bafouillant, les joues brûlantes de honte : "Enfin, je savais... Il y a longtemps... Mais je ne suis pas montée depuis des lustres... Je peux me débrouiller... Mais..."

Il m'arrêta avec un vague mouvement de main : "Doucement, va pas nous foutre une migraine dès le matin. Si tu n'es pas sûre de toi, on prend une charrette, ce sera plus simple. On perd déjà assez de chevaux en expédition pour prendre le moindre risque."

Je ravalais difficilement une réplique cinglante, piquée au vif. Sa manière de parler m'irritait au plus haut point. Passer une journée entière seule avec ce vulgaire personnage me paraissait tout à coup insurmontable. Je me souvenais cependant des avertissements d'Uma à mon arrivée : il était dorénavant mon supérieur, et je risquais de me créer de gros ennuis en lui répondant trop acerbement.

Je tentais de garder la voix la plus détachée possible en confirmant : "En effet, ce serait plus prudent de prendre directement une charrette. Il ne faudrait pas qu'un cheval finisse blessé."

Il releva à peine le sarcasme avec un plissement de sourcil et tourna les talons sans commentaire, me signalant de l'attendre avant d'entrer dans la structure taillée dans la pierre. Une quinzaine de minutes plus tard, je montais dans la charrette de fortune à ciel ouvert. Le caporal prit les rênes sans me jeter un regard. Je m'installais le plus loin possible de lui, peu désireuse d'échanger des banalités.

Le trajet s'écoula dans un silence pesant, rythmé par le battement des sabots sur la terre battue. J'essayai de ne pas trop penser à la journée qui m'attendait. Je savais que j'allais devoir faire table rase sur ma vie là-bas une bonne fois pour toute. C'était inévitable. C'était sans la dernière fois que je reverrais ce doux foyer qui m'avait bercée pendant des années.

Je jetais de temps en temps des coups d'œil à la nuque rasée du soldat, le ressentiment au bord des lèvres. Celui qui avait pris la place d'Astrid. Qui avait encouragé la fugue de Logan. Qui avait révélé ma situation à Viktoria. Le caporal était de mèche avec le major, alors qu'il avait lui-même pu en expérimenter les manipulations. Si seulement ils n'avaient jamais croisé notre route...

Le jour était levé depuis un moment lorsque nous arrivâmes à destination, peignant un voile pâle sur le bleu du ciel. Après un moment d'observation, j'aperçus un morceau d'architecture familier apparaître brièvement entre deux pins. Mon cœur se serra douloureusement. Je connaissais ce toit de chaume rongé par la mousse à travers les branchages résineux. Une appréhension gonfla au fond de ma poitrine, tandis que le corps de ferme apparaissait lentement derrière les pins. Bientôt, les murs striés de charpente se dégagèrent tout à fait du bois délimité par un muret de pierre fatigué.

Je ne me pressais pas pour descendre lorsque le chariot s'arrêta au milieu du chemin de terre battue. Le pied à terre, le regard flegmatique du caporal glissa sur la structure quelques secondes.

"C'est bien ici ?"

Les mots s'étranglèrent dans ma gorge avant de songer à les formuler. J'opinai en guise de confirmation.

𝐂𝐡𝐫𝐨𝐧𝐢𝐜𝐥𝐞𝐬 𝐨𝐟 𝐙𝐢𝐚 || 𝐿𝑖𝑣𝑎𝑖 𝑥 𝑜𝑐Où les histoires vivent. Découvrez maintenant