Le Flashback

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 Sallima

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Retour dans le passé

Cela faisait maintenant plusieurs jours que je n'avais pas remis les pieds au siège de l'entreprise. Mon travail, si tant est que je puisse encore décemment le qualifier ainsi, semblait s'être évaporé, ne laissant derrière lui qu'une sensation de vide et d'inutilité. Mon patron, ce mystère vivant, brillait par son absence. En conséquence, je passais des heures interminables, presque des journées entières, confinée entre les quatre murs de ce bureau que nous étions censés partager.

Mes activités se limitaient au strict minimum : rédiger quelques courriers formels et consulter une boîte mail qui semblait aussi cryptique que son propriétaire. Pourtant, malgré l'ennui, cette demeure me terrifiait. L'architecture intérieure n'était basée que sur deux teintes : le gris sidéral et le noir profond. Une esthétique froide, presque sépulcrale, qui m'incitait à me poser mille questions. Qui était réellement cet homme ? Pourquoi, s'il était l'entrepreneur prospère qu'il prétendait être, son nom ne figurait-il nulle part dans les gazettes économiques ? Et surtout, pour quelle raison occulte avait-il délégué la direction de son empire à un autre ?

Je savais que ma curiosité frisait l'indiscrétion, mais il était impossible de ne pas s'interroger sur l'origine d'une telle fortune. Au Sénégal, quand on ne comprend pas d'où vient l'argent, les rumeurs les plus folles prennent le relais. Les histoires de cercles ésotériques et de franc-maçonnerie alimentaient les discussions des jeunes en quête de raccourcis et des vieux aigris par leurs échecs. Naïm Jalal Al-Saïd était-il l'un d'eux ?

La Danse des Solitudes

Pour briser ce silence oppressant, j'avais fini par sortir mon enceinte. Je ne me privai pas d'inonder ces murs austères de musique. Pas n'importe laquelle : « Ancrée à ton port » de Fanny J. Les premières notes de zouk envahirent l'espace. Me croyant seule au monde, protégée par l'absence de mon patron, je transformai le bureau en sanctuaire personnel. Je saisis un bâton qui traînait dans un coin pour en faire mon cavalier improvisé.

Combien de fois m'étais-je retrouvée ainsi, à danser seule avec mon ombre faute de partenaire, privée de la liberté de sortir ou de faire la fête ? Je me laissai enivrer par le rythme chaloupé, fermant les yeux, oubliant les murs gris, oubliant le danger. Je balançais mes hanches, portée par la mélodie suave, totalement possédée par la musique.

Vous devriez peut-être envisager de danser avec un être vivant, Mademoiselle...

La voix, grave et soudaine, me fit l'effet d'une décharge électrique. De surprise, je lâchai mon bâton qui roula lourdement sur le sol. Je restai pétrifiée, incapable de me retourner, le cœur battant à s'en rompre les côtes. Je savais que c'était lui.

Je... Je suis désolée, Monsieur. Je me suis laissée emporter, balbutiai-je, la honte me montant aux joues.

N'entendant aucune réponse, je finis par faire volte-face. Il était là, adossé contre le cadre de la porte, les bras croisés, un sourire indéchiffrable aux lèvres. En cet instant précis, je le regardai vraiment. Un regard comme je n'en avais jamais accordé à personne. Ses yeux semblaient être des puits profonds où l'on risquait de se noyer sans espoir de secours. Et ce sourire... un éclat si parfait qu'il aurait pu faire de l'ombre à une publicité pour dentifrice.

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