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Ndiawa
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Avec le recul, je parviens désormais à arracher un rire amer à la pensée de mes déménagements incessants. Il y a quelque chose de profondément déroutant, presque absurde, à se sentir ainsi ballottée d'un foyer à un autre, traînée dans des décors inconnus par des mains étrangères. Ma vie ressemblait à un voyage sans boussole où je n'étais que le bagage d'autrui.
Si la demeure de Bidew m'avait éblouie par son luxe, cette nouvelle résidence exhalait une aura de richesse bien plus intimidante. Ici, rien n'était ostentatoire, mais tout transpirait l'opulence. Chaque objet semblait avoir été déposé là par une intention précise ; aucun bibelot n'était de trop, chaque meuble à la ligne sobre et élégante occupait sa place avec une autorité silencieuse. Sous mes pieds, de larges carreaux d'un blanc immaculé brillaient d'un éclat presque clinique, témoignant d'un entretien rigoureux et sans faille.
Une certitude s'était ancrée en moi : le père de Khalifa n'était autre que cet homme avec qui j'avais partagé un déjeuner chez Bidew. Pourtant, son absence ici m'intriguait, tout comme celle de sa mère. Khalifa vivait-il donc seul dans ce mausolée de marbre ?
En ce samedi matin, une résolution s'était imposée à moi : je ne me rendrais pas à mon cours de français. C'était une fuite, certes, mais une fuite nécessaire. Mon corps et mon esprit réclamaient un répit que je jugeais vital. Quant à « l'autre », il devait sans doute être noyé sous ses obligations habituelles. Bien que le week-end aurait dû l'éloigner de ses affaires, je priais secrètement pour qu'il soit absent de la maison. Sa présence m'était devenue une épreuve.
Cherchant un peu de chaleur humaine, je me dirigeai vers la cuisine pour retrouver Rokia. À ses côtés, l'atmosphère devenait soudainement plus respirable. C'était une femme d'une bienveillance rare, une âme paisible qui, malgré le poids des années, s'efforçait de conserver une jeunesse d'esprit touchante. Ses gestes vifs et ses expressions pleines de vie me surprenaient toujours, m'arrachant des sourires sincères que cette maison s'ingéniait à éteindre.
Je la trouvai en pleine préparation du petit-déjeuner. Sans dire un mot, je m'empressai de me laver les mains pour l'aider dans sa tâche.
— N'as-tu pas cours aujourd'hui, boy ? me lança-t-elle, utilisant ce petit surnom avec une tendresse bourrue.
— Si, admis-je, mais j'ai déserté. J'ai un besoin viscéral de repos. Le baccalauréat ne va pas me consumer tout entière ! Regarde-moi, Rokia, n'as-tu pas remarqué à quel point j'ai fondu ? Je disparais à vue d'œil.
Elle s'arrêta un instant pour me dévisager, ses yeux parcourant mon visage avec une expression de désespoir feint, mêlée d'une réelle inquiétude.
— Alors, j'imagine que tu ne verras aucun inconvénient à ce que je rapporte cette petite escapade à Khalifa ?
— Pourquoi tiens-tu tant à provoquer une dispute entre lui et moi ? répliquai-je avec une pointe d'agacement. De toute manière, ce n'est pas lui qui assume mes frais de scolarité. Ce que je fais de mes études n'est en aucun cas son problème.
Rokia esquissa un sourire malicieux, ne se laissant pas démonter par mon ton tranchant.
— Tu es une jeune fille courageuse, c'est indéniable. Mais puisque tu as tant d'énergie, tu vas m'accompagner au marché pour faire les provisions. C'est mon offre : soit tu viens avec moi, soit j'en touche un mot à Khalifa. Le choix t'appartient.
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PERDUS
Short StoryTous ne se passe pas comme ce qu'on avait prévu dans la vie. N'hésitez pas à entrer dans un monde où tout le monde est susceptible de se perdre
