Je pose mon sac près du nouveau tableau et enlève mon casque. Aujourd'hui, la toile nous montre un lac entouré d'une forêt dense. Au milieu de l'eau, deux barques flottent, chacune abritant deux enfants. Dans l'une, je me vois aux côtés du garçon brûlé. Il faut vraiment que je découvre son prénom dans mon prochain rêve. La directrice est également là, en arrière-plan, vêtue d'une longue robe violette. La date inscrite sur la toile : 6 septembre 1923. Chaque tableau semble suivre une chronologie précise, comme s'ils se complétaient entre eux. Le tableau m'attire, comme un aimant, il m'envahit au point où je me perds dans ses détails. Je prie en silence pour y retourner cette nuit. Ce vide que je ressens est inexplicable. Ce rêve n'était pas juste un rêve, j'en suis certaine. C'était trop... réel, j'étais consciente d'être dans un rêve et, pourtant, je ne me réveillais pas comme d'habitude. Est-ce un rêve lucide ? Je ne sais pas, mais je veux y retourner, s'il vous plaît, laissez-moi y retourner.
Aujourd'hui, mercredi 6 septembre 2023, je suis en cours comme si je ne vivais pas entre deux mondes. Ma vision est floue et les voix de mes différents professeurs défilants au fil de la journée semblent lointaines, comme si c'était elles le rêve. Il y a encore quelques heures, j'étais en 1923, dans cette école étrange, sans même réaliser que la date de mon rêve correspondait à celle du tableau de la veille. La directrice m'a avertie d'un danger et m'a ordonné de ne jamais quitter l'école. Je devrais avoir peur. Mais ce n'est pas une peur paralysante, c'est une curiosité sombre, presque fascinante. Quelque chose cloche dans ces rêves. Je le sens, un malaise profond m'envahit. Et cette chose qui n'a pas sa place... c'est moi.
-...Tu peux nous répondre, Anastasia ?
Je soupire. Nous sommes en classe. M. Damir, passionné d'histoire de l'art, mène la leçon avec son enthousiasme habituel, mais mon esprit est resté piégé dans ce tableau. Je m'efforce de me ressaisir, je dois me concentrer et réussir mon année.
-Pardon, pourriez-vous répéter la question ?
-Si tu promets de cesser de fixer la fenêtre, je le ferai, répond-il avec un sourire légèrement ironique.
-Oui, pardon, je promets.
Il reprend en me jetant un regard inquiet. Quelques minutes plus tard, il me demande de rester après le cours. Génial.
-Anastasia, je m'inquiète.
Il manquait plus que ça...
-Cela ne fait que deux jours que je t'ai en cours, mais tu sembles complètement ailleurs. Qu'est-ce qui ne va pas ?
À votre avis, je suis censée lui dire que le sosie que j'ai vu dans ce tableau prend possession de mon corps dans mes rêves ?
-Je suis juste fatiguée, excusez moi.
Il fronce les sourcils, manifestement pas convaincu.
-Tu dors mal ?
En fait, non, je dors bien, trop bien.
-Oui, un peu, je réponds.
Il semble sincèrement préoccupé par mon sommeil. C'est presque touchant.
-Tu devrais en parler à tes parents, ils pourraient te trouver des médicaments.
Un sourire ironique m'échappe.Mes parents se fiche pas mal de la façon dont je dors.
-Ils sont trop occupés pour ça, dis-je sans hésitation. Vous savez, la vie d'artiste, je dis avec une pointe d'agacement.
-Trop occupés pour passer à la pharmacie ? répond-il avec sarcasme.
-Trop occupés pour passer à la maison, je rectifie.
Il me fixe, cherchant à savoir si je me fiche de lui.
-Bonne journée, finit-il par dire, visiblement décontenancé.
Je pourrais passer des heures à expliquer à tout le monde qui sont réellement mes parents, mais la vérité est que moi-même, je ne les connais pas vraiment. Ils sont plus des ombres dans ma vie que des figures parentales. Quand j'étais petite, je m'inventais des histoires héroïques pour justifier leur absence, ils partaient toute la semaine et revenaient juste assez longtemps pour me faire des courses, puis repartaient aussitôt. À 13 ans, ils m'ont donné une carte bancaire et ont cessé de revenir le samedi. Maintenant, je fais tout moi-même, je suis seule, anniversaires, noëls, nouvel ans. Je n'ai jamais osé dire à personne à quel point ils m'abandonnent. Je mens, je me construis un autre récit. Mes parents, célèbres et admirés, me donnent une sorte de statut. Les gens veulent être mes amis, ils viennent chez moi, ils remplissent un peu ce vide. Au début, ça me rendait triste de voir d'autres enfants entourés de l'amour de leurs parents, mais j'ai fini par accepter. C'est comme ça, c'est la vie, c'est le destin. Mais ce qui est vraiment cruel, c'est de les entendre parler de moi lors d'interviews, prétendant que je suis leur priorité, leur trésor. Ils mentent à tout le monde, à moi, à eux-mêmes. Parfois, je les regarde dire ces mots et je tente de m'en persuader. "Mes parents m'aiment, mes parents m'aiment..."
Mais au fond, je sais que c'est faux.
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Daydream
AdventureOn rêve des fois, on peut même vivre en rêve, mais ce genre d'expériences lucides ne dure que quelques minutes. Cependant, Anastasia en fait chaque nuit et son imagination reflète toujours ce que ce tableau lui montre : un monde tout juste sorti de...