HUNTED | CHAPITRE 9

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Le ciel s'était, depuis un bout de temps déjà, paré de son voile noir infini recouvert de diamants scintillants que j'aimais tant admirer, plus que le paysage urbain qui défilait devant moi. Le sifflement du vent glacial résonnait dans mes oreilles, finissant sur un murmure presque inaudible. Le contraste entre le froid qui d'un côté caressait ma peau et l'étrange mais agréable chaleur qu'émanait le corps de Jason me troublait au plus haut point.

Très souvent, j'avais entendu dire que les deux premiers mois de l'année étaient les plus froids dans l'ancienne Pennsylvanie. Maintenant que les choses avaient indéniablement et peut-être irrévocablement changé, il était devenu difficile de définir un climat fixe à chaque région du monde.

Les quatre premiers mois de la première année d'après-guerre avaient sans aucun doute été la période la plus éprouvante pour nous tous. Et la faute ne revenait pas seulement à la disparition partielle du soleil aux U.D.N.A, ou même dans le reste du monde, caché par ce mélange mortel de poussières et de gaz toxiques formant une gigantesque couche couleur plomb. Une autre de la longue liste des effets néfastes du désastre causé par la bêtise humaine, après le bouleversement climatique. Je n'étais pas sûre de pouvoir citer toutes les conséquences de cette guerre, sans risquer d'y passer une année entière. Une des pires restait les conditions de vie, qui avaient accéléré les retrouvailles entre la mort et la plupart des personnes qui avaient eu l'audace de tenter d'y échapper.

J'avais beau tenter d'oublier ces atroces images, les moindres détails me revenaient en mémoire, incessamment depuis quatre ans. C'était un tatouage qui ne s'effacerait jamais, peu importe le nombre de fois où j'essaierai de l'enlever. La guerre était devenue l'autre partie de moi-même, celle qu'elle ne m'avait pas arrachée de force, sans scrupule, sans possibilité de retour arrière.

Elle avait été meurtrière, certes, mais la période d'après-guerre encore plus. Dans les jours qui avaient suivi la mort de Starkson, ma famille et moi avions trouvé refuge dans un vieil entrepôt sinistre et peu accueillant. Le nettoyer n'avait pas été une partie de plaisir. Il y avait autant de cadavres à l'intérieur que de feuilles sur un arbre.

Nous n'étions plus à Philadelphie, mais dans une petite commune à quelques lieues de Drenville, dont le nom m'échappait encore. Les sorties afin de trouver quoi que ce soit pour s'approvisionner n'étaient pas très fréquentes : parfois, nous préférions nous affamer que de faire face au spectacle tragique de l'extérieur. De toute manière, il était difficile de trouver quelque chose de comestible, ou de l'eau saine.

Dehors, l'air était tout simplement irrespirable. Deux possibilités s'offraient à nous : soit on se débrouillait pour ne pas le respirer, soit on mourrait. Nous avions opté pour ne pas le respirer. À un peu moins d'un mètre du sol se situaient des gaz toxiques, nous obligeant constamment à marcher baissés. Pour ceux qui arrivaient à marcher du moins.

Je ne savais pas ce qui était le plus horrible à voir. Les cadavres gisants éparpillés sur le sol, ou les mourants, rampant et gémissant d'une douleur causée par un membre réduit en lambeaux de chair. Sûrement, les mourants. Tandis qu'ils souffraient, en appelant une aide qui ne viendrait pas, les morts, eux, dormaient en paix.

De rares fois, lorsque les gaz avaient remonté, c'était Perry et moi qui nous acquittions de la tâche de sortir. Mes parents étaient réticents à cette idée, mais il fallait bien que chacun aide à la survie de la famille, sinon nous étions tous perdus. Pour le reste du monde, la nouvelle règle était devenue «chacun pour soi». Il était devenu banal de voir deux personnes s'entretuer pour un soin, ou un simple bout de pain trouvé.

Pitoyables. Nous étions encore plus pitoyables que nous ne l'étions à la base.

Dans les rues sombres et poussiéreuses, d'effroyables dangers s'opposaient à nous. Il nous fallait éviter les grandes flaques ou même les pluies de liquide réhosulaire, à moins de souhaiter se décomposer en moins de cinq secondes, les bâtiments en ruine, les câbles ou les poteaux instables, les bombes "endormies", - charmant nom pour désigner un minuscule robot qui ne devenait actif qu'en s'introduisant dans le corps d'une personne pour ensuite le faire exploser de l'intérieur, mais surtout: le virus.

Hunted ( en pause)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant