Rendez-vous

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« S'il le faut, nous nous défendrons maison après maison. »

Un mois que cet ordre avait été diffusé à la télévision, par lesradios, dans les journaux. Un mois à peine avant que nos frontièresne cèdent. Puis notre armée. Puis le front tout entier, lesvillages, les hameaux, les fermes une à une. Nous avions défendunos banlieues, nos faubourgs, avant de nous replier dans le centredes villes. Nous nous étions battus rue par rue, avant que chacunne remonte chez lui pour se barricader.

« S'il le faut, nous nous défendrons maison après maison. »

Voilà. C'est fait. Nous y sommes. Avec Jules et Chloé, nous avonsbloqué la porte avec l'armoire de notre chambre. Ma fille a ferméles volets. Il nous reste trois lampes de poche. Nous les allumeronsà la nuit, quand le jour ne passera plus entre les lattes.Avant de remonter, nous sommes passés par l'épicerie. Il restaitquelques boîtes sur le sol. Des chips du temps de paix. Quatrebouteilles d'eau. La boutique avait été dévastée par un obus demortier. Nous vivons au troisième étage. Les voisins du deuxièmeont barricadé leur appartement. Il n'y a plus que nos deux famillesdans l'immeuble.- On se réunit ! a dit Juliette, ma femme.Sur la table de la cuisine, elle a ouvert le grand sac que les enfantsportaient à deux. Dans notre retraite nous avions ramassé troisgrenades, un fusil d'assaut avec deux chargeurs, le revolver d'unpolicier tué par l'ennemi, un pistolet 9 mm avec un chargeur de8 balles.

- Et nos couteaux, a murmuré Chloé, en posant un coupe-légumes et le hachoir sur la table.J'ai observé ma famille sans un mot, mes amours, ma vie. Dansl'obscurité, un troupeau d'humains à bout de forces. Jules, monfils de 14 ans. À lui le revolver. Il l'a pris avant que ma femme nele lui tende. Juliette s'est emparée du pistolet sans me quitter desyeux. J'ai donné une grenade à Chloé. Elle en a voulu une deuxième.Les engins de mort couvraient ses paumes de main. C'estelle qui lancerait la première par la fenêtre, lorsque les soldatsarriveraient devant notre immeuble. J'ai saisi le fusil d'assaut. Jel'ai posé dans un coin de mur.- Et maintenant ? a demandé Chloé.- On les attend, a répondu ma femme.Il était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.

-Ils arrivent, à dit Jules. Ses yeux brillaient d'une joie féroce.

Le premier tir est parti, atteignant la cible en plein cœur. L'homme est tombé comme une marionnette à qui on aurait coupé les fils. Peu après, les balles fusaient dans tous les sens, semant la mort.

Je me réveille en sursaut, le dos couvert de sueur et mon cœur battant la chamade. Je tourne les yeux vers le réveil et vois qu'il n'est que six heures et demie. Malgré tout je décide de me lever, je sais de toute façon, que je n'arriverai pas à me rendormir. Mes souvenirs ne me laissent aucun répit à ma douleur, pas même la nuit. Je repousse donc la couette dans laquelle je m'étais enroulé, me lève, m'habille rapidement, et sors de la chambre le plus silencieusement possible.

Je commence à sortir de quoi préparer un petit déjeuner copieux. Quand tout est prêt je dispose sur la table quatre assiettes et les couverts qui vont avec. Je me sers et laisse le reste au chaud, pour les autres, quand ils se lèveront. Je commence à manger, les yeux dans le vague, perdu dans mes pensées. Malgré tous mes efforts, les souvenirs remontent, tels une armée bien organisée. Où que mon esprit se tourne, ils ne me laisse voir qu'eux. Implacables, ils s'immiscent dans les fissures des remparts que j'ai peiné à bâtir pour me protéger. Ils me glacent le cerveau et m'empêchent de me débattre. Je ne peux rien faire contre eux, leur force écrase la mienne... Alors je me contente de resserrer mes bras autour de mon corps pour essayer d'atténuer la sensation de froid qui s'empare de moi, tout en sachant que ce geste est inutile. Le froid est à l'intérieur.

La première image qui m'assaille est celle des ruines fumantes. La bataille est terminée et il ne reste des bâtiments autour de nous que des pans de murs tenant à peine debout. Avec la vue, vient l'odeur, et je peux sentir la cendre et le sang dans mes narines. Car le sang, si on ne le voit pas, est bien là, caché sous les gravats, sous la peau des survivants aussi. À défaut de blessures physiques graves, nous nous relevons en miettes, emportés dans la mort par ceux que les balles ont atteints. Les quelques personne encore vivantes commencent à sortir de leur cachette. Ami ou ennemi, peu importe, personne n'y fait attention. Nous ne sommes que des rescapés, à peine vivants. Je commence à marcher au milieu des débris, sans me soucier du fait que l'on pourrait m'abattre d'une balle dans le dos. De toute façon, toutes les munitions sont épuisées. Je suis seul. Malgré tout mes efforts, Juliette, Chloé et Jules n'ont pas voulu sortir. Ils ont préféré rester dans l'immeuble au murs branlants. Il ne reste quasiment rien du bâtiment en face qui a volé en éclats sous les assauts des grenades de ma fille. Quand je suis parti, Jules avait encore les les yeux grands ouverts et le revolver serré dans ses mains, comme s'il n'avait pas vu que la bataille avait pris fin. Juliette, elle, me souriait tendrement quand je lui ai dit que je sortais. En repensant à son sourire angélique, j'ai un pincement au cœur et je voudrais être de nouveaux au près d'elle, mais je continu à errer dans les ruines tel une âme en peine. Derrière une maison dont les quatre murs tiennent miraculeusement debout, je remarque un petit jardin que les bombes ont épargné. En son centre, je vois un petit monticule de terre et dessus la photo d'un jeune chien qui joue avec une petite fille. Je ne sais pas qui de l'animal ou de l'enfant est enterré devant moi. Je ne souhaite pas le savoir. Je tourne les talons et m'en vais.

Les Mots du VentOù les histoires vivent. Découvrez maintenant