Nous fixâmes une date : le samedi suivant. Je n'en prévins pas mes parents. J'avais désormais douze ans, j'étais grand, et j'estimais qu'ils n'avaient plus le droit de connaître chacun de mes pas. C'était ma première rébellion, un choix que je regretterais amèrement plus tard.
Le vendredi venu, j'en parlai à mes complices. — Mais il est un peu efféminé, ce Moun, tu ne trouves pas ? me fit remarquer Mah, le plus robuste de nous quatre. Je lui répondis que cela m'était égal, qu'il était génial, et qu'on avait bien le droit d'avoir une certaine sensibilité quand on ne grandissait qu'entouré de sœurs. Mes deux autres amis jugèrent préférable de ne pas ajouter de commentaires, à part pour noter qu'il était étrange que je connaisse déjà tant de détails sur sa famille.
Ensuite, la conversation dévia vers l'essentiel : l'organisation. Le trajet était simple en voiture, mais c'était une autre affaire à pied. Sans la protection d'une carrosserie, tout semblait gigantesque, palpable, et c'était extrêmement stressant pour un garçon qui n'avait pas prévenu ses géniteurs de sa première "vraie aventure". Quand le grand véhicule jaune nous déposait chaque matin, trois gros chiens nous prenaient en chasse ; cette seule perspective m'angoissait, sans compter que l'on croisait rarement des piétons sur ce chemin désolé.
Il nous fallait aussi traverser l'une des nationales les plus dangereuses de la ville. Chaque soir, mon père me racontait une ou deux histoires d'accidents impressionnants et d'horreurs ayant eu lieu sur cette voie maudite.
Comme je l'ai dit plus tôt, c'était le Ramadan. À notre âge, nous n'étions pas encore obligés de jeûner comme les adultes — à l'exception de Mah qui, en plus d'être le plus costaud, était le premier à avoir atteint sa puberté. Par solidarité, nous décidâmes de l'imiter. Pour ma part, cela ne me dérangeait pas, tant que les chewing-gums restaient autorisés.
Le samedi arriva. Je me réveillai au son des oiseaux, les vrais comme les faux, car mon MMORPG en était peuplé et ils chantaient tout aussi bien que les nains de jardin. Je demandai à mon frère où il en était avec notre guerrier téméraire ; il se trouvait dans un donjon. Je m'assis alors à ses côtés sur une chaise ramenée du salon, restant à l'observer jouer jusqu'à ce que l'on frappe à la porte vers midi passé. C'était Ab. Comme il habitait tout près, il était passé me chercher en premier avant de rallier les deux autres.
Mah se moqua immédiatement de mon chewing-gum. Décidément, j'avais tort : mon premier jour de jeûne devint subitement plus sérieux. La friandise au goût de pomme quitta ma langue.
Une fois réunis, nous réalisâmes que nous n'avions aucun moyen de joindre Moun. J'avais été idiot de ne pas lui demander son numéro de téléphone fixe. Peut-être m'étais-je dit qu'en l'appelant de chez moi, mes parents auraient découvert le poteau rose, mais cette excuse ne tenait pas : mes amis, eux, auraient pu le faire.
Tant pis, il savait que nous venions. Nous trouverions une solution une fois sur place. Ce plan ne pouvait être annulé : je devais toucher cet endroit, je devais percer le secret de ces arbres.
Je gardai cet esprit de persévérance jusqu'à l'arrivée devant la route nationale. Là, je ressentis comme une explosion au ralenti dans l'estomac. Bon Dieu ! Je ne l'avais jamais vue de si près. Sans la vitre du bus, tous ces camions, ces voitures et ces motos zigzaguaient si vite que je craignis sérieusement que l'un de ces « projectiles » ne s'envole pour nous écraser. C'était le chaos total. Mon père avait absolument raison.
Les autres ne semblaient pas aussi angoissés par cette folie du monde extérieur, auxquels ils paraissaient plus accoutumés. Pour ne pas trahir ma peur, je pensai à ma petite amie virtuelle. Ce n'est pas qu'elle n'existait pas en chair et en os, c'est simplement que je ne l'avais jamais rencontrée dans la "vraie vie". Nos aventures sur le jeu me suffisaient ; c'était d'ailleurs dans une grotte numérique que nous avions fait connaissance. J'imaginai ce qu'elle dirait de moi en cet instant si elle était là, et par magie, je retrouvai mon courage.
Nous traversâmes sans encombre. Ce fut plus rapide que je ne l'avais redouté, même si le retour m'inquiétait déjà.
Enfin, le début du corridor d'arbres se présenta. Pas de chiens en vue pour l'instant, mais je savais qu'ils nous attendaient quelque part. Je ramassai cinq pierres au sol : j'en glissai trois dans mes poches et gardai les deux dernières prêtes à être lancées. Dieu merci, les autres firent de même.
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IMAGINERIUM
Short Story...à pieds , tout semblait énorme, tout devenait palpable, et c'était extrêmement stressant pour un garçon de douze ans qui n'avait pas prévenu ses parents de sa première ''vraie aventure''...
