VI

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     — Ne panique pas, mon enfant.

La voix n'avait rien de celle d'un gamin, ni d'aucun adulte de ma connaissance, et pourtant, elle me parut familière. Je me retournai et la peur me faucha net. L'homme qui se tenait devant moi était le vagabond de la forêt.

Face à une menace, il existe trois types de réactions : ceux qui se figent, ceux qui fuient et ceux qui attaquent. La mienne fut inclassable : je m'excusai. Je ne m'excusai pas d'avoir franchi une porte interdite ou de l'avoir dérangé, non. Je m'excusai d'avoir eu peur de lui. Il ne faut jamais vexer un adversaire qui n'a plus rien à perdre.

Dehors, j'entendais des éclats de voix. Ab, Mah et Karim ricanaient. Ne voyaient-ils pas ce vieux fou ? Croyaient-ils à une blague orchestrée par Moun ? Je n'en savais rien. Incapable de comprendre la situation, je me concentrai sur le chapeau de paille et ses nids d'oiseaux.

— Calme-toi, fils. Tout va bien, tu vas comprendre, me dit-il avec un sourire nonchalant qui ne fit qu'accentuer mes tremblements. — Qu'est-ce que... ? bafouillai-je. — Un jeu que tu vas adorer, tu verras, répondit-il naturellement. — Quel jeu ? — Cette roulette, là. Fais-la tourner et je t'expliquerai les règles juste après.

Je fis deux pas lents vers l'objet circulaire. Je distinguais mieux les lettres gravées sur le bois, sans pouvoir identifier la langue. Dès que je touchai le disque, mes craintes s'évaporèrent, remplacées par quelque chose de bien plus puissant que l'instinct de survie.

En un clin d'œil, des créatures se matérialisèrent autour de moi. Je reconnaissais les espèces, mais leur apparence défiait la logique : un lynx transparent comme une goutte d'eau sculptée, un lion turquoise doté d'ailes, un chat bipède et des spectres de cochons aux rires joyeux. Un minuscule dragon pourpre fermait la marche. Ce ne fut pas tout : le vagabond se mua en un vieillard élégant dont la canne projetait des étincelles argentées. La maison, subitement propre et richement meublée, retrouva toute sa splendeur.

Le mage me répéta qu'il ne suffisait pas de toucher ce « jeu russe ». Encore hébété, j'actionnai la roue. Elle tourna quelques secondes puis... Poof !

Je ne reconnus plus ni mes vêtements, ni mon corps. J'étais devenu grand, puissant, sanglé dans une armure de guerrier aux épaulières orange vif.

— Qu'est-ce qui vient de se passer ?! m'exclamai-je, totalement ahuri. — Tu viens de tirer au sort ton rôle. C'est ce personnage que tu incarneras pendant trois heures dans l'Imaginerium. — L'Imaginerium ? C'est quoi ?

Il m'ouvrit la porte. — C'est ça.

Le petit jardin en friche était devenu immense. La piscine s'était métamorphosée en un lac lumineux et les arbres, gigantesques, arboraient des feuilles dorées. En guise de fruits, des horloges, des saxophones et des guitares en or pendaient des branches.

— L'Imaginerium est un monde bâti par l'esprit, m'expliqua le vieillard. C'est une sorte de jeu, si tu veux. Chacun de nous ajoute ou crée de nouveaux éléments à partir du Lac des Créations. Pour cela, nous avons besoin d'énergie créatrice. Une force qui se raréfie avec le temps, car plus on grandit, moins on est impressionné par ce qui nous entoure. Même nous, les fondateurs, nous perdons parfois ce pouvoir. Le Lac refuse de matérialiser nos vœux quand nous sommes tristes ou vieux. C'est pour ça que tu es là, mon enfant. Tu as du potentiel, et j'ai hâte de voir ce que tu feras de ce monde durant tes trois heures.

IMAGINERIUMOù les histoires vivent. Découvrez maintenant