Regrets

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C'est bon, tu t'es enfin décidé. Ce soir sera le grand soir. Le dernier soir avant la délivrance. Cela faisait bientôt deux longues années que ta vie était rythmée par la tristesse de ce monde. Tu étais maintenant  incapable de voir le bon côté des choses, s'il y en avait un. Ils étaient bien loin les beaux jours, où tu passais tes journées dehors à profiter des reflets doux et chauds du soleil... À présent, tu ne jurais que par cette lune âcre et sans émotions à laquelle tu pouvais t'identifier. La seule chose que tu pouvais voir était la triste vérité, tu étais seul. Mais ainsi va la vie, tu avais perdu la force de résister pour vivre un destin qui ne t'appartient pas de toute façon. En finir avec toute cette mascarade, tel était ton but. Il ne te restait qu'une dernière journée à endurer avant de l'atteindre. Tu pourras enfin goûter au repos éternel.

Une lettre soigneusement rédigée et solidement enveloppée dans la poche de ta veste, tu étais prêt. Il ne te restait plus que la dernière étape. Le passage à l'acte. Un léger sourire apparaissait à la pensée de cet instant de délivrance. Tu étais incapable de le cacher.

Tu pensais à toutes ces personnes qui ne t'ont pas pris au sérieux. Tu allais enfin pouvoir leur prouver qu'ils avaient tort. Tu ne jouais pas la comédie quand tu leur étalais tes problèmes. Leurs rires étaient profondément gravés au fond de toi. Non, tu ne t'inventais pas une vie. Non, tu n'exagérais rien. Et, non, tu n'étais pas seulement en manque d'attention. Tu avais pour dernière volonté de leur mettre ta mort sur la conscience. Ils le méritaient. Pour toutes les crasses qu'ils t'ont fait subir. Volontairement ou non d'ailleurs.

Tu pensais aussi à ta famille, qui n'a pas été d'une aide significative. Ne serais ce que par les innombrables marques laissées par tes frères et sœurs qui préféraient manifestement t'utiliser comme souffre-douleur, ou par la réaction de ton père quand il t'a surpris à te scarifier, tu n'étais pas gâté. « Tu me déçois Yann. » Ces mots résonnaient dans ton esprit comme une véritable obsession. Ils t'ont suffisamment marqué pour te hanter toute ta vie durant. Jamais tu ne lui avais pardonné de ne pas même avoir essayé de t'aider. Cette indifférence sur son visage te désolait, encore aujourd'hui. Comment un père pouvait-il laisser son enfant comme ça sans même lui offrir un minimum de considération ? Tu n'avais qu'une hâte, remettre tout ce petit monde à sa place, et leur montrer les conséquences de leurs actes. Tu étais une personne vivante, avec des rêves et des émotions.

Tu pensais également à tes rares amis qui ne t'ont pas lâchement abandonné quand tu as commencé à avoir des allusions morbides dans tes propos. Eux au moins ils te sont restés loyaux. En somme, ils t'ont maintenu en vie jusqu'à maintenant. Si tu avais un seul regret, ça serait de les laisser derrière toi. Tu ne pouvais pas t'empêcher de te sentir coupable. C'est vrai, ils ont été un solide soutient au cours de ces dernières années, et tu n'avais rien de mieux à faire que de leur montrer que touts leurs efforts ont finalement été vains... Le sadisme se lisant sur ton visage se muait petit à petit en tristesse tandis que ton sourire disparaissait. Même si tu leur a réservé un coin de ta lettre où tu as pu leur dire que tout ceci n'était pas leur faute, tu avais tout de même peur que ce petit groupe se sente coupable... Vos échanges que tu souhaitais être éternels... Les sourires imprimés sur leurs visages quand ils voyaient le tient... Tu allais regretter tout cela, mine de rien. Mais ta décision était prise. Tu fis un pas en avant et descendis sous le niveau de tout le monde, prêt à faire face à ton destin. Derrière toi, un chœur de voix stupéfaites s'élevait. Les adultes ne savaient pas comment réagir et restaient sur place, comme figés par ce qui se déroulait sous leurs yeux. À leurs pieds, les plus jeunes harcelaient leurs parents de questions, rares étant au courant de la scène se déroulant sous leurs yeux.

Tu t'efforças de chasser ces pensées de ton esprit. Mais en cherchant à retrouver tes esprits en secouant la tête, te ne pus que chasser des larmes. Tu n'avais même pas réalisé qu'elles avaient commencé à suinter il y a un bon moment déjà. Mais tu te confortais dans ta décision. Tu avais décidé de sortir de cet enfer. Soudain, un son lourd provenant de ta droite te remplit d'un profond sentiment de terreur. Le sol commençait à sévèrement trembler tandis que tes larmes coulaient de plus en plus. Et si... Et si tu laissais une seconde chance à la vie ? Peut être que tout n'était pas perdu finalement. Tu sentais petit à petit l'espoir renaitre en toi, cette sensation si chaleureuse, comme si es braises commençaient à luire dans ton cœur. Le cœur lourd, tu te retournas, et vis en face de toi ces mêmes personnes précédemment immobiles. Elles cachaient à présent les yeux des enfants d'une main et couvraient une partie de leur visage de l'autre, ou essuyaient leurs propres larmes. Tu n'eus pas le temps de réagir que le son distinctif d'un train retentit. Le sol tremblait plus que jamais. Sans même avoir eu le temps de tourner la tête, une vive douleur traversa tes flancs. Ta vision vira directement au néant, tes yeux devinrent vitreux, le souffle de la vie s'échappa de ce qui restait de toi.

Recueil OSOù les histoires vivent. Découvrez maintenant