Le défi Ray Bradbury qu'est-ce que c'est ?
Il s'agit d'un challenge d'écriture dont l'objectif est de produire une nouvelle par semaine pendant un an.
Un défi relevé en compagnie de :
@Solyriana
@Lena_Leena
@ElisabethLuce
@Magali32400
@Sina_Edole_Pa...
Oups ! Cette image n'est pas conforme à nos directives de contenu. Afin de continuer la publication, veuillez la retirer ou mettre en ligne une autre image.
Tic. Tac. Tic. Tac. Tic … Horloge maudite qui me rappelle l’écoulement du temps, celui qui s’échappe alors que je ne parviens à rien. Seconde après seconde, minute après minute, heure après heure. Tout cela se transformant en jour puis en semaine, me rapprochant du moment fatidique alors que je suis toujours ici devant ce bureau où trône l’objet de mon enfer personnel : la machine à écrire.
Je n’y arrive pas, il n’y a rien à faire. Depuis je ne sais plus combien de temps, je suis assise devant cette feuille blanche partiellement enroulée dans ma machine sans que rien ne vienne. Pourtant il faudra bien que quelque chose arrive, il le faut. Mon avenir en dépend. Ah si seulement j’avais suivi les conseils de ma famille : aller travailler à l’usine de filage, mais je ne l’avais pas fait. Tout ça parce que j’étais convaincue de mon talent et de ses ressources inépuisables ! Quelle vanité ! Désormais me voilà coincée dans cette sordide chambre de bonne, essayant de forcer la muse qui m’avait soutenue durant si longtemps de m’insuffler une nouvelle vague d’inspiration. Autant dire que cela revenait à essayer de forcer un chat à faire de ridicules tours de passe-passe.
Tic. Tac. Tic. Tac. Tic … Une heure s’est-elle déjà écoulée ? Je n’en sais rien, j’ai perdu le compte.
Énervée par ma propre inactivité et ma frustration je me lève une nouvelle fois de ma chaise inconfortable dont l’assise faite de paille a sans nul doute laissé des traces sur la peau de l’arrière de mes cuisses. Il faut que je me sorte de cette situation et vite. Que n’ai-je pas encore essayer pour me sortir de cette impasse ? Bien peu de chose à ce qu’il semble...
Mentalement je me remémore toute mes tentatives pour amadouer ma muse et ferrer l’inspiration tandis que je les compte sur mes doigts.
1. Aller marcher dans le parc
2. Lire, cuisant échec me remémorais-je avec cet horrible livre de Victor Hugo qui ne fit que mettre en lumière ma pauvre condition
3. Écouter de la musique
4. Jouer, ou plutôt essayer de jouer avec mon chat
5. Aller danser
6. Dessiner, mais cela n’eût pour effet que de me rappeler à quel point je n’avais aucun talent dans ce domaine
7. Faire du sport pour me rendre compte du ridicule de ma position alors même que personne ne pouvait me voir dans mon misérable logis
8. Demander des conseils sur mon projet ? Encore faudrait-il que j’aie un début d’idée !
9. Aller voir de l’art ? Pas facile quand on est sans le sou.
10.
Voyant mes doigts sur lesquels j’avais comptabilisé mes maigres tentatives et constatant qu’il ne me restait plus qu’une place, la panique s’empara de moi tandis qu’une insidieuse pensée faisait son chemin à travers mon esprit, acquérant toujours plus de force au fil des secondes qui défilaient : si je ne parviens pas à me sortir de ce marasme alors j’entrerai à la filature. Déterminée à ne pas laisser s’échapper mon rêve à cause d’une impasse je retournai m’asseoir, bourrai la pipe qui ne me quittait jamais et l’allumai avant de poser mes pieds sur le bureau. La position n’était guère digne d’une dame, comme semblait me le faire remarquer mon chat qui m’observait depuis le lit, mais elle avait le mérite d’être confortable et relâchée. Portant le tuyau de bois à mes lèvres, j’inhalai lentement avant d’expulser la fumée par les narines, prenant tout mon temps pour en savourer la saveur caramel du tabac.
Tic. Tac. Tic. Tac. Tic … Une idée. Vite une idée.
De plus en plus de fumée s’échappe d’entre mes lèvres tandis que mes pensées s’égarent loin de ma pipe et du tabac qui s’y consume.
Il faut que ça vienne.
Dans un sursaut de concentration je forme un rond et le regarde paresseusement voleter jusqu’au plafond avant de disparaître, dissous par la cloison. Mon regard toujours fixé sur la zone d’impact, ma vision se flouant progressivement à mesure que mes yeux ne quittent pas l’endroit, mon esprit reprend ses libres divagations.
Le rond n’est plus. Disparu. Disparu ? Vraiment ? Ne s’est-il pas simplement volatilisé ? C'est la même chose il me semble, mais si c’est le cas où est-il ? Est-il resté ici, dans cette pièce, dispersé en un millier de minuscules bouts de fumée invisibles à l’œil nu ou est-il entré dans ce que les sages nomment le néant ? Et si non, où est-il passé ? Est-il parvenu à s’échapper ?
Que voilà une drôle d’idée ! Un rond de fumée ne peut s’échapper car il n’est pas vivant et totalement dénué de conscience. Non décidément cela n’a strictement aucun sens. Pourtant... Pourtant si c’était possible il pourrait en voir des choses depuis les cieux ! Quelle merveilleuse sensation que ce doit être que de flotter dans les airs, de côtoyer les oiseaux, d’observer le monde terrestre...
Mes pensées continuèrent leurs pérégrinations tandis que mon essence s’égarait hors de l’espace et du temps, restant dans cet espace psychique qui n’en était pas tout à fait un. Cet état, ressemblant de l’extérieur à une transe, je le conservai si longtemps que le chat installé sur le lit se roula en boule pour entamer une sieste, las de ce spectacle immobile. Ce n’est que lorsque celui-ci fut occupé à fourrager dans sa nourriture alors que la nuit avait remplacé le jour, que je recommençai à remuer pour finalement entreprendre de détendre mes membres ankylosés après avoir posé ma pipe depuis longtemps éteinte et froide.
Quitter ce néant de l’esprit dans lequel je m’étais enfoncée au son des aiguilles de son garde-temps me fit l’effet d’un doux réveil après un profond sommeil empreint d’une intense satisfaction qui commençait à se manifester. La raison ? Une idée, oui, enfin une idée m’étais venue. Était-elle née de l’inspiration prodiguée par ma muse récalcitrante, ou plutôt de cet état hors de moi-même ? À mesure que je reprenais mes esprits je me dis que la seconde hypothèse paraissait être la plus plausible.
Tic. Tac. Tic. Tac. Tic … Cette mélodie pareille à un métronome ne m’effrayait plus, vaincue par la certitude que la solution était là. À la réflexion elle avait toujours été là.
Combien de fois avais-je créé des ronds de fumée nés de ma pipe et du “o” formé par mes lèvres avant de les regarder s’élever dans l’atmosphère étriquée de sa chambre de bonne ?
Parvenue, au sortir de mon délire mental tandis que les deux composantes de ma conscience se rejoignaient, à saisir cette idée absurde et la certitude de pouvoir échapper à l’enfer des filatures je me remis correctement sur mon siège face à mon instrument de travail pour commencer à taper sur les touches au rythme de la trotteuse et parvenant à inscrire trois caractères entre un Tic et un Tac …
***
Mille et une fumées
Récit par Madeleine Abeille
——— Un vieil homme dans sa masure se tenait affalé sur une chaise dépouillée, les pieds posés négligemment devant l’âtre d’une imposante cheminée, fumant une cigarette de tabac à rouler après une épuisante journée passée au travail du champ. Tentant de ne pas songer à celle, plus éprouvante, qui l’attendait le lendemain il laissait divaguer son esprit à propos d’autres choses.
Sa femme l’avait abandonné depuis si longtemps qu’il ne parvenait pas à se souvenir depuis combien de temps c’était arrivé, tout çela parce que l’appât de la fortune s’était révélé plus fort que leurs sentiments et promesses faites devant le Seigneur. Les enfants ? Ils n’en avaient jamais eu, sa belle envolée se refusant à lui à chaque tentative, mais cela avait au moins le mérite de lui épargner le souci de bouches à nourrir en plus de la sienne.
Il poursuivit ainsi ses tristes réflexions tout en tirant à intervalles régulier sur le tuyau de papier fin bourré de feuilles écrasées, expulsant la fumée par son nez, tel un dragon aux flammes presque mortes. Parvenu à la moitié de la cigarette il s’ébroua soudain, décidé à positiver et museler la morosité qui menaçait de l’envahir. Il commença sans trop savoir pourquoi à former un “o” de ses lèvres qui ne s’ouvraient presque jamais et recracha la fumée contenue dans sa gorge, créant ainsi un rond parfait qui s’étira et se rétracta pour prendre toutes sortes de formes arrondies. Il observa celui-ci s’élever dans la pièce, s’attendant à moitié à le voir aspiré par la cheminée, puis redescendre et finalement voleter jusqu’à l’unique fenêtre de la pièce restée ouverte, et s’échapper par là.
Lorsque la fumée s’échappa de la bouche du vieil homme pour entrer au contact de l’air, celle-ci prit soudainement conscience, tandis qu’elle se faisait modeler en un cercle sans défaut. Étrange phénomène se dit-elle avant de sursauter, surprise d’avoir pu penser et réitéra en se rendant compte qu’elle était capable de mouvement. Ivre de joie, elle commença à naviguer dans les airs, tantôt en haut puis vers le bas, à droite et à gauche.
Cependant elle se reprit bien vite quand elle sentit un souffle d’aspiration charbonneux tenter de l’attirer vers lui qui s’avéra être une cheminée, et s’éclipsa bien vite par une issue, repérée tandis qu’elle caracolait dans la pièce, ouvrant sur une toile noire piquetée de minuscules tâches dorées et argentée. Elle ne savait à quoi elle devait ce miracle de la vie, supposant pourtant - à raison mais sans le savoir – que les poumons du fumeur en étaient la source. Une fois à l’extérieur elle s’éleva très haut dans le ciel, pressée de découvrir quelles aventures pouvaient bien l’attendre.
[…]
***
Emportée par la fièvre de l’imagination j'imprimai avec force mes doigts sur les touches de métal, multipliant les caractères faits d’encre noire sur le papier blanc, jusqu’à ce que mes doigts perclus de douleurs et mon dos avachi me fassent cesser. Je réalisai alors que la journée touchait à sa fin tandis que l’ombre avait rempli ma chambre de bonne, réduisant l’éclatante lumière à une simple tache sur le sol. Satisfaite de mon labeur je retirai la dernière page écrite de ma machine à écrire avant de la poser avec délicatesse sur le petit tas formé au cours des heures précédentes par quelques dizaines de feuilles. Puis je curai ma pipe pour en extraire le tabac restant et la rangeai sur une petite boîte de métal ouvragé contenant mon nécessaire à fumer, vérifiai une dernière fois que ma table de travail était en ordre et me dirigeai vers mon lit à nouveau occupé par mon compagnon à quatre pattes tout en ôtant mes vêtements de la journée.
Une fois sous les couettes, tous deux nous nous blottîmes l’un contre l’autre, le chat plaçant sa patte dans le creux de ma main que j’enserrai doucement entre mes doigts tandis que la torpeur s’emparait de nous, effaçant peu à peu la réalité de notre environnement pour nous conduire au royaume des songes.