Aujourd’hui, je me suis levée à 11 heures, c’est dimanche, et même pour une blogueuse comme moi, le dimanche, c'est sacré ! Je ne sais pas ce que vous avez fait, mais moi j’ai dû me faire violence pour m'extirper de mon lit. Car comme chaque semaine, j’ai déjeuné chez mon père. Et cette fois-ci, la poularde avait un goût très particulier...
Maître de conférences en Lettres Classiques, mon père a l’habitude d’inviter chez lui chaque dimanche, pour animer le déjeuner, de « brillants esprits », comme il aime à le dire. Je ne sais donc jamais vraiment qui sera à notre table. Parfois, la surprise est bonne. D’autres fois, non.
Il y avait eu un célèbre helléniste Pierre Barbier, qui avait fait du IVème siècle grec sa marotte. Puis mon père avait invité un jour une magnifique brune, professeur de français au Lycée Henri IV, qui, avec son mari venait de publier une nouvelle traduction de Shakespeare. A chaque fois, je dois faire appel à toutes les connaissances, déjà bien lointaines, qui me restent de mes études de Lettres Classiques pour essayer de suivre la conversation. Malgré tous mes efforts, elle se terminait souvent en queue-de-poisson quand elles arrivait à moi, au grand désespoir de mon père qui aurait voulu me voir briller devant ses amis et collègues.
Cela donne quelque chose du genre : « Et vous Andromaque, en digne fille de votre père, je suppose que vous êtes aussi dans les Lettres ? ».
« Euh, oui, un peu ! Je tiens un blog sur internet. On peut dire que je suis une littéraire si l’on considère que j’y écris tous les jours ! ». Je sais, ma réponse est pitoyable.
« Comme c’est intéressant, et de quoi y parlez-vous ? «
J’entends alors mon père soit se racler la gorge, soit trouver au fond de son verre de vin un intérêt quasi hypnotique où s’abîmer pendant quelques secondes, soit se lever brutalement de table pour aller chercher du sucre pour le café, même si les tasses de ses invités sont vides depuis une bonne dizaine de minutes.
« J’écris sur les tendances mode et beauté…Comment vous expliquer ? Vous savez, je teste les nouveaux produits dans ma salle de bains, et j’en fais le compte rendu sur mon blog. Et puis je suis aussi photographe, je prends des photos, comment vous expliquer, artistiques… Oh, je sais… ce n’est pas ce à quoi mes études me destinaient. Mais c’est un choix complètement assumé, comme toute passion devrait l’être. N’est-ce pas ce que disait Aristote ? ». Et voilà comment je lance un nouveau débat et détourne la conversation de ma petite personne.
Mon père n’est pas dupe, et ses invités encore moins. Mais je gagne quelques minutes précieuses pendant lesquelles on me laisse, mon blog, mes photos de streetstyle et moi, tranquilles. Pendant toutes ces années, à la table de mon père, j’aurais voulu avoir un polaroid à dégainer pour immortaliser l’air embarrassé du « brillant esprit » comprenant que la fille du Professeur Robert n’avait pas hérité de ses capacités intellectuelles. C’est alors que commence ce que j’appelle « Le ping-pong de l’Antiquité ». Une fois le repas achevé, mon père et son invité se lancent en effet dans un name dropping acharné.
« Et euh, dites-moi Damien, Lucullus n’aurait pas rougi devant une table si chargée de mets ! »
« Mais enfin, Henri, ne soyez pas modeste ! Bacchus lui-même aurait honoré de sa présence votre dernière réception ! ».
Aujourd’hui, je me suis sentie cependant prête à affronter le regard de n’importe quel « brillant esprit ». J’étais allée à la soirée Chlor de l’année, j’avais assisté au dernier défilé Charnele et j’étais devenue la mascotte de Mélody Valentin. Même un vieux sage de la Sorbonne savait qui c’était. J’étais Néron sur le point de brûler Rome, Virgile en train d’écrire le dernier vers de l’Eneide, Spartacus brisant ses chaines. En montant les marches de la maison de mon père, je jubilais.
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Confessions d'une serial blogueuse
Literatura FemininaMa vie, de fashion zéro à fashion héros (fiction)
